Alors que l’avenir de la libre circulation des personnes et celui du modèle de développement helvétique polarisent le champ politique, les derniers indicateurs démographiques genevois prennent le débat à contre-pied. Après des années de très forte croissance, l’augmentation de la population du canton a sensiblement ralenti l’an passé, avec 3128 nouveaux habitants contre 8033 en 2015. Plus exceptionnel, la proportion de résidents étrangers recule: ils ne représentent plus que 40,5% du total des 493 706 habitants du canton, contre 41,2% en 2015. Ministre de l’Economie, Pierre Maudet analyse les chiffres présentés lundi par l’Office cantonal de la population et des migrations.

Le Temps: Pour la première fois depuis des années, la croissance démographique genevoise se tasse. Qu'est-ce qui l'explique?

Pierre Maudet: Je dirais plutôt que c'est la surchauffe de ces dernières années qui prend fin. Avec plus de 8000 résidents supplémentaires par année, 2014 et 2015 ont été des pics de croissance démographique. Or le seul véritable régulateur, c'est la croissance ou la récession économiques. Et l'économie ayant un peu ralenti, le nombre de nouveaux résidents aussi. C'est aussi simple que cela.

Est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle pour le ministre de l'économie?

La fin de la surchauffe est plutôt une bonne nouvelle. Ce n'est pas encore une inversion de tendance qui, elle, serait inquiétante parce que révélatrice d'une économie en panne. Mais ce n'est pas le cas. Ce qui est plus problématique en revanche, c'est la diminution de 2,2% du nombre de places de travail. J'y suis plus attentif qu'à la stricte diminution du solde migratoire par rapport aux deux années précédentes, marquées par "l'effet 9 février 2014", c'est-à-dire une tendance chez les employeurs à beaucoup engager à l'étranger par anticipation d'éventuels contingents.

Reste que le ralentissement économique est réel. Faut-il y voir, sinon une inversion de tendance, du moins les prémices d'un nouveau modèle de croissance, moins effréné?

Il s'agit des prémices d'un contexte économique plus tendu, d'un ralentissement de l'économie, oui. Mais certainement pas celles d'un autre modèle axé sur le repli, qui ne serait précisément pas un modèle.

Fait nouveau encore, la proportion d'étrangers diminue. Parce que vous avez beaucoup naturalisé?

Outre le ralentissement de l'économie, cette diminution de la proportion d'étrangers est effectivement principalement due à la hausse des naturalisations, qui a concerné plus de 6000 personnes en 2016, sur la lancée de 2015. Nous avons d'ailleurs accéléré et optimisé les procédures, dans les limites du droit fédéral, en adaptant et rendant plus objective la partie cantonale du processus.

Le conseiller national PLR Benoît Genecand vient de jeter un pavé dans la mare en se positionnant contre la libre circulation des personnes. Les chiffres que vous présentez démontrent que libre circulation ne rime pas forcément avec croissance débridée. Ils tombent à point nommé...

Si l'économie ralentit, l'attractivité diminue. Et je crois qu'il est artificiel de s'en réjouir. Le PIB suisse a augmenté de 10% entre 2003 et 2015 avec les accords bilatéraux et la libre circulation, sources d'une incroyable création de richesses. C'est largement préférable à la Suisse du début du 19e siècle, celle de la pauvreté et de l'émigration. Les chiffres du jour démontrent surtout que tout cycle économique a une fin et que la migration, dans ce contexte, est plus une conséquence qu'une cause ou un levier.

On sent tout de même une grande fébrilité autour de la libre circulation. Le modèle totalement ouvert n'a plus vraiment la cote...

C'est possible, mais si la réponse est un modèle fermé, soit l'impossibilité pour nos jeunes d'aller se former en dehors de nos frontières ou l'engagement de 150 fonctionnaires pour traiter le monstre bureaucratique que serait la gestion de contingents, alors non merci! La voie est, comme souvent, entre les deux extrêmes, c'est-à-dire un modèle pragmatique, capable de se réguler de lui-même quand il s'emballe.