Alors que deux djihadistes présumés viennent d’être arrêtés sur sol suisse – un Genevois de 21 ans appréhendé à Zurich à son retour de Turquie et un individu radicalisé interpellé à Winterthour – le Ministre genevois de la Sécurité, Pierre Maudet, salue le durcissement de l’arsenal de lutte contre le terrorisme et le djihadisme mis en consultation jeudi par le Département fédéral de justice et police (DFJP).

Le Temps: Quatre postes supplémentaires créés au sein du renseignement genevois et affectés à la lutte contre le terrorisme et la radicalisation, une plateforme et un site internet pour prévenir le phénomène: Genève a récemment renforcé son dispositif de repérage des candidats au djihad. Que peut-on faire de plus pour empêcher les départs?

Pierre Maudet: Il nous faut des moyens de lutte à l’échelon fédéral pour contrer les effets de la radicalisation. A l’image de ce que proposent aujourd’hui le DFJP et la police fédérale (Fedpol). Par exemple et concrètement, la possibilité de retirer un passeport ou de conduire une surveillance discrète sur la seule base d’une suspicion de départ, avant toute procédure pénale. Nous mesurons aujourd’hui les limites du cadre légal actuel. Les entretiens préventifs que nous menons déjà avec les personnes suspectées de radicalisation sont utiles, mais ils ne sont plus suffisants.

- L’arsenal législatif actuel n’est donc plus adapté, ni en amont pour prévenir les départs, ni en aval pour gérer les retours?

- En amont, il n’est clairement plus suffisant, d’où l’importance et l’intérêt des propositions de la Fedpol, à savoir une amélioration du dispositif de surveillance préventive. Mais dans le meilleur des cas, ces modifications n’entreront en vigueur que dans deux ans. En aval, c’est moins clair. La loi fédérale interdisant Al-Qaïda, l’Etat islamique ou les organisations apparentées – dite «loi ISIS», qui permet notamment de détenir préventivement les gens à leur retour pendant trois mois au maximum – est une loi urgente qui ne sera valable que jusqu’au 31 décembre 2018 si elle n’est pas prorogée par le Parlement. Il nous faut a minima une refonte de l’article 260 du Code pénal, avec une meilleure définition de ce que c’est qu’une organisation terroriste. Un changement législatif en matière d’explosifs – et c’est un élément que la Confédération n’a pas traité -permettrait également de mieux appréhender le risque sécuritaire.

- Par définition, la réponse pénale ne peut pas tout. Même s’ils sont condamnés, les djihadistes sortent un jour de prison. A l’issue du processus judiciaire, sommes nous condamnés à attendre qu’ils repartent?

- Non, la suite logique est de poursuivre la surveillance. Et idéalement, même si cette logique est encore balbutiante en Suisse, de réfléchir à la déradicalisation de ces personnes. En ce sens, un officier de la police genevoise s’est vu confier la mission d’aller observer ce que font les pays voisins. Je ne suis pas sûr que le modèle qui consiste à concentrer les gens dans des centres de déradicalisation soit la panacée. Je crois malheureusement que la réponse relève du cas par cas et passe nécessairement par un maillage très fort avec les familles, les associations, et tout le tissu social.

- Sur un total de 321 cas de suspicions de radicalisation, la brigade genevoise de sûreté intérieure a estimé que 281 ne méritaient pas de suivi, mais 40 restent activement sur le radar de la police. Le phénomène de radicalisation à Genève est-il très préoccupant?

- Il reste très préoccupant pour trois raisons. D’abord, il y a un phénomène médiatique, avec un effet de loupe. L’intérêt des médias pour la thématique n’est d’ailleurs pas toujours en adéquation avec la menace réelle sur le plan sécuritaire. Ensuite, tant que nous n’aurons pas parfaitement pris la mesure du phénomène et de ses ressorts, il restera plus préoccupant que d’autres menaces mieux définies. Enfin, la situation géographique genevoise est particulière: au-delà de ce qui se passe sur notre territoire, les radicalisations dans l’environnement proche peuvent avoir des conséquences sécuritaires à Genève, notamment à l’aéroport. C’est aussi pour cette raison que les effectifs policiers ont été renforcés.


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