Genève

Pierre Maudet, le paria du Conseil d’Etat

Le gouvernement a annoncé une nouvelle organisation qui ne laisse que des miettes au ministre en difficulté. Ce dernier ne baisse pas les armes, bien au contraire. Sa combativité semble redoubler d’intensité

L’atmosphère était plutôt électrique lors de la présentation de la nouvelle organisation du gouvernement genevois. Et pour cause. Mercredi, le Conseil d’Etat a décidé de réduire les prérogatives de Pierre Maudet à la portion congrue. Le ministre en difficulté se retrouvera, dès le 1er février, à la tête d’un nouveau Département du développement économique – composé d’un seul service dédié à la promotion des entreprises, de la recherche et de l’innovation – et d'une vingtaine de fonctionnaires.

La décision a été prise à l’unanimité, moins une voix. Pierre Maudet n’a pas adhéré à cette solution minimaliste mais assure qu’il fera le maximum dans ce domaine qu’il considère désormais comme une politique publique essentielle. Le magistrat conserve aussi le regard sur Palexpo, les Ports francs, la Fondation Genève Tourisme et quelques autres.

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Casse-tête et petites piques

Est-il bien raisonnable, ne serait-ce qu’en termes d’image, de laisser à un ministre prévenu d’acceptation d’un avantage la promotion économique et les préoccupations hôtelières, alors que la procédure pénale porte précisément sur ses liens avec les milieux d’affaires et le groupe Manotel? La réponse d’Antonio Hodgers, désormais président permanent, dénote l’embarras du Conseil d’Etat.

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En substance, la décision de donner un nouvel office à ce ministre en difficulté aurait été mal comprise des collaborateurs concernés. Il était aussi impossible de tout lui retirer. Le gouvernement a donc choisi de le priver des tâches régaliennes impliquant contrôle et autorisations. «Le travail de ce département sera plutôt axé sur l’accompagnement», ajoute le président. La surveillance des communes passe au Département de la cohésion sociale de Thierry Apothéloz. Et Mauro Poggia hérite de toute la Sécurité tout en gardant la Santé et l’Emploi. Un dicastère mammouth qui conserve aussi la police du commerce, concernée par l’enquête pénale.

L’affaire Maudet a conduit le Conseil d’Etat à mener certaines réflexions institutionnelles. Un projet de loi sera déposé pour revenir à un modèle de présidence annuelle, plus compatible avec la cohésion nécessaire des membres du gouvernement et plus favorable à la collégialité. S’agissant des différents projets en cours sur le thème de la destitution d’un magistrat ou du renforcement des règles en matière de cadeaux, l’exécutif considère le débat comme important et compte s’y impliquer.

Ce point presse a aussi été l’occasion de quelques piques révélatrices de l’ambiance tendue qui règne au sein du collège. Pierre Maudet a ironisé sur «la rencontre fortuite, à titre amical» qui a réuni ce dimanche les cinq magistrats non PLR à l’extérieur de Genève pour discuter de cette solution. De son côté, Antonio Hodgers a déclaré que des discussions en bilatérales ou à plusieurs sont monnaie courante et qu’il ne fallait pas y voir l’œuvre de Machiavel.

L’énergie de la revanche

C’est un Pierre Maudet toujours plus combatif qui a affronté cet exercice difficile. Depuis une semaine, soit depuis le vote de soutien de l’assemblée générale du parti, suivi de près par le sévère communiqué du Conseil d’Etat annonçant des mesures pérennes pour faire face à la situation engendrée par un comportement portant atteinte à la crédibilité de la fonction, quelque chose semble avoir changé en lui. Un mélange de confiance retrouvée et de blessure ravivée qui donne à cet animal politique meurtri l’énergie de la revanche.

Malgré un contexte institutionnel très problématique, souligné déjà à plusieurs reprises depuis septembre par le Ministère public, Pierre Maudet pensait sans doute pouvoir se maintenir à la tête de la Sécurité. Il a dû se résigner à lâcher définitivement l’ensemble de son département fétiche. Pour lui, cela signifie aussi de facto la perte de la présidence de la prestigieuse Conférence des directeurs des départements cantonaux de justice et police qui lui donnait une visibilité nationale.

Last but not least, cette mise à l’écart sonne comme une victoire pour les syndicats de police qui n’ont cessé de guerroyer contre ce conseiller d’Etat, ses réformes, son intransigeance et ses méthodes. Ceux-ci s’en sont d’ailleurs vantés par le biais d’un communiqué de presse au style toujours outrancier.

Cibles privilégiées

Autant dire que la pilule est dure à avaler pour Pierre Maudet, qui n’a même pas pu troquer sa Sécurité contre un autre département. Fidèle au principe selon lequel l’attaque est la meilleure défense, le ministre a multiplié les cibles. Il a déjà réussi à abattre la direction du PLR qui voulait sa démission. Il s’en est pris à Antonio Hodgers, notamment dans une interview au Matin Dimanche, en critiquant sa prise de parole trop fréquente et trop quérulente, conduisant le collège à soutenir hier la communication de son président. Enfin, il mène une offensive médiatique et procédurale contre un Ministère public accusé de le maltraiter, de violer son devoir d’impartialité, d’outrepasser ses compétences et de s’aventurer sur le terrain du politique.

Sur l’enquête pénale: Ce que Pierre Maudet et les autres protagonistes ont dit au parquet

La demande de récusation, déposée contre le ou les procureurs qui ont écrit le 9 janvier au Conseil d’Etat pour lui transmettre des extraits de procès-verbaux où Pierre Maudet reconnaît avoir eu un comportement totalement indigne de sa fonction, sonne ainsi la fin d’une instruction que le défenseur du ministre, Grégoire Mangeat, qualifiait pourtant lui-même de courtoise, approfondie et protectrice. Le contraste est saisissant. Et Pierre Maudet, qui n’a désormais plus de raison de ménager ses liens avec Olivier Jornot, déplore publiquement des entorses au huis clos de son audition et au respect strict du secret de fonction.

Le magistrat a sans doute oublié que son département reçoit régulièrement des dossiers du Ministère public l’informant de comportements susceptibles de sanctions administratives de la part de policiers ou de gardiens de prison. La loi d’application du Code pénal permet au parquet de transmettre spontanément des informations ou moyens de preuve aux autorités cantonales compétentes pour traiter d’une procédure. En d’autres termes, cette prétendue étanchéité du volet pénal relève du mythe.

Un nouveau front

Reste à savoir si cette démarche du parquet pouvait être entreprise alors qu’aucune sanction disciplinaire n’est possible contre un ministre et si cette transmission avait encore un sens, à ce moment-là, alors que les mensonges de l’intéressé et sa mise en prévention, déjà largement connus, ont contraint le gouvernement à des réorganisations successives. Pour la défense de Pierre Maudet, la réponse est clairement négative. Dans l’hypothèse où ce courrier s’avère effectivement déplacé, encore faut-il se pencher sur l’impression qui s’en dégage et dire si, comme le soutient le conseiller d’Etat, cette transmission avait pour but d’accroître la pression politique.

La récusation, fondée sur un soupçon de partialité, est rarement admise. Et l’erreur procédurale – sauf si celle-ci est répétée – n’est pas considérée comme un motif valable. Mais Genève a le chic pour compliquer ses dossiers les plus sensibles. On se souvient de la récusation de l’expert, puis celle du président du Tribunal correctionnel dans l’affaire de la BCGE. Ou encore, celle du Tribunal criminel au complet au cours du procès de Fabrice A. L’avenir dira si l’affaire Maudet va réserver d’autres coups de tonnerre que ceux provoqués par le comportement du ministre lui-même.

Sur ce sujet: Pierre Maudet demande la récusation des procureurs

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