Genève 

Pierre Maudet a son parti cantonal avec lui

Le résultat a été très serré. A 341 oui contre 312 non et 56 abstentions, la base a décidé de soutenir le conseiller d’Etat lors de son assemblée générale extraordinaire. Le président Alexandre de Senarclens a démissionné. Récit d’une soirée qui a fait office de catharsis

C’est le moment de vérité pour Pierre Maudet. La sienne, ou celle de ses détracteurs. C’est la sienne qui l’a emporté, mais à une très courte majorité. 341 oui, 312 non et 56 abstentions. Le succès franc que Pierre Maudet espérait des troupes PLR pour le conforter dans sa posture de combattant n’est pas au rendez-vous. Mais il est toujours en selle. Récit d’une assemblée mouvementée.

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Dans une ambiance électrique, plus de 700 personnes se pressent à Uni Dufour. A l’entrée, un service de police lourdement équipé.

L’avis du comité directeur

En préambule, le président du PLR Alexandre de Senarclens réaffirme d’entrée de jeu que le comité directeur a déjà signifié à Pierre Maudet sa volonté de le voir démissionner. «Pour des raisons politiques uniquement, ajoute-t-il. Ni le comité directeur ni cette assemblée ne doivent s’ériger en juge.» Puis il passe au tutoiement, rappelant d’abord que la responsabilité individuelle est au cœur des valeurs du parti.

«Pierre, tu avais toi-même thématisé autour de cette question», dit-il. «Contrairement à ce que tu as dit dans la presse, tu n’as pas été trahi par le comité directeur. C’est toi qui l’as fait.» «Cette crise n’est pas de nature idéologique. Tu en es le seul responsable. Tu as été notre premier de cordée. Ta responsabilité doit être à la hauteur de ce que tu as donné. En démissionnant, tu ne t’accuseras pas, tu démontreras ta dignité et stature d’homme d’Etat.»

Les critiques de Christian Lüscher

Puis c’est au conseiller national Christian Lüscher de prendre la parole, après avoir réaffirmé son amitié au magistrat, «quels que soient les mots que je vais prononcer ce soir». Un avertissement à prendre au sérieux, puisqu’il se lance alors dans le récit circonstancié et précis des errements de Pierre Maudet, depuis le voyage à Abu Dhabi: mensonges, omissions, jeux de rôle, acrobaties financières. «Pierre, tu as dit que tu étais un homme de pouvoir, et non d’argent. Pourtant, tu as touché des montants substantiels.»

Sur l’appréciation politique concernant les mensonges divers, Christian Lüscher assène: «La situation est intenable, Genève est la risée de toute la Suisse, on ne parle plus de toi comme homme d’Etat mais de l’affaire Maudet. Est-il dans l’intérêt du parti que tu restes? Le comité directeur a répondu non. Pierre, tu as été le meilleur d’entre nous, il y a une véritable histoire d’amour entre le parti et toi. Si cet amour est sincère, rends-lui le service de démissionner.» Le conseiller national est vivement applaudi, malgré quelques grognements d’insatisfaction.

A ce propos: Le président du PLR genevois et Christian Lüscher invitent Pierre Maudet à démissionner

«Ne prenez pas pour de l’arrogance ma détermination»

Mais lorsque Pierre Maudet monte sur l’estrade, c’est par des bravos qu’il est acclamé. Et il ne va pas écouter la prière de Christian Lüscher, «que je savais brillant avocat, et que je découvre ce soir procureur». Son discours à la base, qu’il appelait de ses vœux depuis longtemps, il le fera «en tant que magistrat, mais aussi en tant qu’homme, qui encaisse depuis des semaines des attaques ininterrompues d’une grande violence». S’il admet avoir commis de «grosses erreurs», notamment le voyage qu’il qualifie de faux pas, il passe rapidement au «feuilleton des news dans une tourmente médiatique». Pour rétablir les faits, dit-il, «et ne prenez pas pour de l’arrogance ma détermination», ajoute-t-il, sans toutefois répondre pied à pied aux accusations précises de Christian Lüscher.

Le conseiller d’Etat se lance ensuite dans un inventaire à la Prévert des fautes qu’il affirme ne pas avoir commises: il n’a pas favorisé un groupe hôtelier ou un bar, pas puisé dans les fonds publics pour financer un sondage, jamais mis quelqu’un sur écoute, jamais encouragé ou organisé une fraude électorale ni fraudé le fisc. Il admet avoir mis sur pied un comité de soutien, égratignant au passage ceux qui reçoivent de l’argent sur leur compte personnel, et participé au cercle Fazy-Favon. Puis c’est sur sa détermination dans l’action politique qu’il tente de capitaliser. «Je ne veux plus me laisser accuser de tout et n’importe quoi et me battre au service de la République. Je vous demande qu’on puisse refaire de la politique, avec cran, avec cœur», conclut-il avec une légère émotion.

Notre éditorial du 13 janvier 2019: Ambiance fin de règne à Genève

Applaudissements et huées

La parole sera ensuite à l’assemblée. En commençant par Hugues Hiltpold, candidat au Conseil des Etats, qui se désolidarise du ministre, estimant «qu’on ne peut pas accorder la confiance à un conseiller d’Etat qui a menti, qui plus est à la veille des élections fédérales».

Les orateurs se succèdent, avec plus ou moins de succès ou de huées. Alors qu’on pouvait s’attendre à des questions au magistrat, c’est plutôt à une catharsis qu’on assiste. Impression que les jeux sont faits, que la base a besoin de s’épancher plutôt que de comprendre. En une heure et demie de prises de parole, une seule question sera posée.

Ceux qui accusent et ceux qui sont dans le désarroi

Il y a ceux qui tranchent, d’un côté ou de l’autre, ceux, très nombreux, qui fustigent la presse, et ceux aussi dont le désarroi est palpable, comme Alain-Dominique Mauris, ancien président du PLR: «Que nous arrive-t-il ce soir? On se dirait dans Koh-Lanta, où il faut éliminer les gens. Qui? Je ne sais pas. J’ai de la loyauté pour le président, j’en ai pour Pierre Maudet. Ce soir, la rupture sera consommée. On peut peut-être tirer en corner?» L’ancien député Pierre Kunz a une proposition dans ce sens: adopter une résolution pour éviter ce vote.

Ceux qui veulent défendre Pierre Maudet ont suffisamment de bagage pour le faire, il n’est nul besoin d’attaquer les instances de notre parti

Nathalie Fontanet, conseillère d'Etat

Mais elle ne sera pas retenue. Et c’est un flot de commentaires qui s’écoule, dont certains virulents. Ce qui fait sortir de ses gonds la conseillère d’Etat Nathalie Fontanet. En rappelant en préambule qu’en tant que représentante des institutions, elle ne peut pas prendre position, elle adopte ensuite un ton grave, posé, avec une rage contenue et une ardeur déclamatoire: «La dernière intervention n’a pas de sens, qui vise à monter les uns contre les autres. Ceux qui veulent défendre Pierre Maudet ont suffisamment de bagage pour le faire, il n’est nul besoin d’attaquer les instances de notre parti. C’est ensemble que nous devrons le faire vivre, continuer à être une famille.» A l’applaudimètre, elle met tout le monde d’accord.

La division du parti inquiète beaucoup de monde, avec des appréciations diverses. «Cette faute politique entraîne le parti dans un déchirement inacceptable, estime l’ancienne conseillère d’Etat Isabel Rochat. Le parti risque d’exploser ce soir. Un parti doit se battre pour des idées, pas pour un homme.» Un autre participant: «On doit résister à la pression médiatique et je vais m’abstenir. Si on va sur oui ou non, la division sera consommée.»

La démission d’Alexandre de Senarclens

Un autre s’interroge: «Quelle stratégie allons-nous adopter si Pierre Maudet démissionne? J’ai besoin de comprendre comment nous construirions un parapet.» Jacques-Simon Eggly, qui estime qu’en politique, «le mensonge ne passe plus», pointe un autre problème: «La base, c’est le peuple de Genève qui vous a élu. Par conséquent, ce qui se passe ici est secondaire!» Pour Jean Romain, président du Grand Conseil, «je ne justifie pas le mensonge, mais il y a un lendemain au mensonge politique».

Difficile, sur le coup de 23 heures, d’analyser la portée de ce vote. Pour Jean Romain, un résultat serré est préférable à un résultat tranché: «Dans ce dernier cas, quelqu’un aurait pris une claque. Là, personne. Nous pouvons travailler à l’unité.» Difficile de ne pas y voir un excès d’optimisme.

D’autant qu’Alexandre de Senarclens a annoncé dans la foulée sa démission, comme il l’avait promis en cas de soutien au ministre. Quant à Pierre Maudet: «Je suis fier de mon parti qui a été capable de mener un processus démocratique jusqu’au bout. Je salue l’effort vers l’unité. C’était un vote serré, le débat a porté en terrain politique et un peu moral. Je veux laisser reposer tout cela. Il faut que l’on gère cette situation au mieux.»

(Re)lire notre interview de Pierre Maudet, en décembre 2018: Pierre Maudet: «Le pouvoir m’a amené à me construire une cuirasse»

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