Campagne

Pierre Maudet: «Il est plus que jamais l’heure du numérique en Suisse»

Genève est le premier canton romand à avoir intégré Digitalswitzerland, la plateforme nationale visant à faire de la Suisse un hub mondial de l’innovation. Entretien avec le ministre à l’origine de cette adhésion, par ailleurs candidat genevois au Conseil fédéral

Mardi, 17h: à peine terminé la première étape des auditions des prétendants à la succession de Didier Burkhalter, que le candidat genevois Pierre Maudet se précipite dans un train. Direction Zurich, pour participer à l’Assemblée générale de Digitalswitzerland, une plateforme nationale fédérant 75 acteurs phares du numérique – l’un des chevaux de bataille du concurrent du bout du Léman dans la course au Conseil fédéral – et visant à faire du pays un hub mondial de l’innovation. Rencontre dans un wagon CFF avec un ministre 4.0, sur le chemin de son «Power Diner» réunissant les dirigeants d’entreprises parmi les plus influentes du pays.

Le Temps: Pourquoi participez-vous à l’Assemblée générale de digitalswitzerland?

Pierre Maudet: En tant que membre, je tiens à rencontrer les autres acteurs de cette plateforme pour échanger et faire passer un certain nombre de messages, dont ceux que je récolte depuis bientôt cinq semaines de campagne et qui me permettent de dire que c’est plus que jamais l’heure du numérique en Suisse.

- C’est-à-dire?

- Il reste encore beaucoup de chemin à parcourir avant de prétendre au statut de «Confédération numérique». Mais la Suisse a déjà toutes les cartes en main pour s’imposer sur la scène internationale en tant que centre mondial de dialogue et de régulation du processus de transformation numérique de la planète, spécialement en matière de cybersécurité. C’est d’ailleurs à Genève, en partenariat avec Digitalswitzerland, et avec l’ensemble des partenaires [ndlr: publics, privés, académiques et société civile] que se tiendront les «Geneva digital talks» durant l’automne et le forum de la gouvernance internet en décembre.

- L’administration publique doit-elle jouer un rôle de moteur?

- Le numérique ne concerne pas uniquement la sphère économique. Les pouvoirs publics, tout comme le monde politique, font également partie de l’aventure et ont, plus que jamais, une place à jouer dans cette transformation. Ne serait-ce qu’en termes d’impulsion supplémentaire pour en dompter les effets. En témoigne ce qui s’est passé depuis mai dernier, date de notre arrivée au sein de Digitalswitzerland, avec notamment la mise en place d’un dispositif «blockchain» au sein de l’administration genevoise.

J’ai espoir que cette expérience, soutenue par E-government suisse, fera tache d’huile à l’échelle fédérale. Car, à l’exception peut-être de Zoug dans le domaine des cybermonnaies, je trouve qu’il y a encore trop peu de cantons à empoigner concrètement les questions du numérique.

- A vous écouter, le numérique est LA priorité du moment.

- C’est bien plus que cela. Le numérique est un catalyseur… de craintes, mais aussi d’opportunités extraordinaires. Il ne s’agit pas d’un simple outil de transition. C’est la transition elle-même, qui s’inscrit maintenant dans la durée, sinon la permanence. On peut parler de petite révolution copernicienne, à laquelle il ne faut pas uniquement assister, mais également participer. Le numérique est l’un des principaux fils rouges de ma campagne. J’ai d’ailleurs tâché d’aborder la question lors de chacune de mes auditions devant les parlementaires.

- Vous a-t-on prêté une oreille attentive?

- Difficile à dire. Mais évoquer le numérique, sans pouvoir en détailler les enjeux, et c’est l’effet tarte à la crème garanti. Ceci dit, j’ai tout de même le sentiment qu’il y a une prise de conscience chez les parlementaires, lesquels sont au contact de la population et sont amenés à s’interroger par exemple sur les conséquences d’une robotisation de certains métiers.

- Le Conseil fédéral est-il au fait de ces évolutions?

- Il n’y a pas, à ma connaissance, d’approche systématique de sa part en ce qui concerne le numérique. Il faut toutefois saluer le projet du Conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann, visant à encourager l’industrialisation des idées en Suisse via un financement de 500 millions de francs. Je note néanmoins que ce panier reste inférieur aux 600 millions de fonds privés investis rien que l’an passé dans l’Arc lémanique via des acteurs de capital-risque.

- Le marché du travail en Suisse est-il appelé à souffrir de l’essor exponentiel des nouvelles technologies?

- Avec la numérisation, le principal écueil est que les risques financiers soient reportés sur les employés et pas sur l’entreprise. A terme, des charges supplémentaires pourraient retomber sur l’État, en raison des coûts sociaux liés au chômage. J’ai récemment discuté avec Hans Hess, le patron de Swissmem, qui a développé un programme touchant à la formation continue et qui vise notamment à conserver sur le marché du travail les plus de 50 ans.

La réflexion de l’industrie des machines, que je trouve souvent innovante, porte ainsi sur la manière de requalifier les gens ou, à défaut, d’assurer la meilleure transition possible vers une fin d’activité professionnelle. Ceci, sachant que dans le secteur secondaire helvétique, les besoins en termes de capital humain se chiffrent à 17 000 nouvelles personnes par année, uniquement pour remplacer ceux et celles qui partent à la retraite.

- Qu’en est-il des postes qui vont disparaître avec la 4e révolution industrielle?

- Plutôt que de se lamenter sur une potentielle destruction d’emplois, je préfère voir le verre à moitié plein et imaginer surtout que de nouveaux métiers vont être créés ou réinventés. J’observe une crainte grandissante chez les gens qui s’estiment dépassés par l’évolution annoncée. C’est la raison pour laquelle il est important de tenir un discours politique rassurant et d’inviter la population à sortir de sa zone de confort pour anticiper et imaginer collectivement les métiers de demain. Les nouvelles technologies sont avant tout une chance: saisissons-là!

- Comment? En s’inspirant de la Silicon Valley, en suivant l’exemple israélien, ou en misant sur nos capacités se profiler en tant que coffre numérique?

- La sécurité informatique est certainement l’un des axes sur lesquels la Suisse peut capitaliser son savoir-faire. Notre législation nous y prédispose. Comme je l’ai illustré à travers l’exemple de Swissmem, la formation est un élément clé de l’équation. Ce que je constate aussi, au niveau de l’économie genevoise, c’est que plusieurs entreprises ont déjà pris le virage numérique avec succès.

- Pouvez-vous citer des exemples?

- Firmenich a gagné environ 33% de productivité en automatisant son site de production. Ceci, sans supprimer aucun poste, mais en orientant ses effectifs vers des tâches plus technologiques. Dans un tout autre secteur, une société comme les Cafés Trottet a basculé plus de 30% de son chiffre d’affaires sur le numérique, à travers de la vente en ligne, mais aussi via la gestion à distance de ses stocks. Pour ce faire, cette PME de 19 employés a dû engager trois personnes supplémentaires.

- Faut-il notamment sensibiliser nos jeunes au codage, comme le font déjà certains Alémaniques?

- C’est en effet souhaitable, à condition de correctement former les enseignants. Dans ce domaine, nous sommes encore loin de l’exemple zurichois. Mais je souligne toutefois avec satisfaction que ma collègue Anne Emery-Torracinta, en charge du Département de l’instruction publique, empoigne le dossier. Et je peux vous assurer que mon parti suit cette question de près.

- Au fond, la Suisse souffre-t-elle de retard technologique?

- Je n’ai pas les moyens de comparer avec d’autres pays. Cela étant, nous sommes souvent une nation qui se lève tôt, mais qui se réveille tard. La Suisse dispose de multiples éléments pour bien faire. Encore faut-il les assembler pour faire décoller la fusée.

- Quel est le rôle de Digitalswitzerland dans ce contexte?

- C’est l’aimant qui a jusqu’ici très bien réussi à fédérer les milieux académiques, privés et publics. Digitalswitzerland est une plateforme visant à faire de la Suisse un hub mondial de l’innovation. Elle fait office à la fois de vitrine et de laboratoire. Raison pour laquelle je m’y suis totalement investi.

- Dans votre course au Conseil fédéral, ne craignez-vous pas de passer pour le «geek» de service avec votre discours sur le numérique?

- Peut-être que mon propos décoiffe ou fait bouger certaines lignes. Mais cela fait partie des éléments de contenu que j’ai voulu porter à ma candidature et sur lesquels je m’attendais à davantage de répondant. Pourtant, la réalité est bel et bien là. Elle est même en train de nous dépasser. Il faut être à l’écoute des entreprises, qui sont aujourd’hui souvent «au front».

- Doit-on s’inquiéter?

- Oui, surtout en matière de cybersécurité. Les récentes infections d’ordinateurs dans les hôpitaux, en raison du virus «WannaCry», ne doivent pas nous laisser indifférents. Trop peu d’élus conçoivent à quel point ce genre de menace peut nous atteindre. Le Conseiller fédéral Guy Parmelin a dernièrement annoncé l’engagement de 100 personnes supplémentaires affectées à la cyberdéfense.

C’est très bien, mais je serai d’avis de pousser la réflexion jusqu’à imaginer la création d’unités de milice spécialisées en informatique. Cela serait une opportunité de plus pour nos recrues, à qui l’on paierait une formation et qui pourraient œuvrer concrètement au bénéfice de la sûreté de l’État.

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