Genève

Pierre Maudet: «Le pouvoir m’a amené à me construire une cuirasse»

Trois mois après sa mise en prévention pour acceptation d’un avantage, Pierre Maudet s’explique. Sur les accusations dont il fait l’objet, mais aussi sur la façon dont il traverse cette épreuve

Accusé d'avoir accepté un avantage suite à son voyage à Abu Dhabi en 2015, le conseiller d'Etat genevois Pierre Maudet a été lâché par son parti. Appelé à démissionner de toutes parts, il s'accroche toujours. Il brise aujourd'hui le silence qu'il a voulu garder durant les trois premiers mois de l'instruction.

Le Temps: Pierre Maudet, êtes-vous devenu sourd?

Pierre Maudet: Je suis au contraire plus réceptif que jamais. J'ai déçu, j'en suis pleinement conscient. Mais j'interprète les attaques qui me visent comme une conséquence de ma volonté de réformer, perçue comme de l'arrogance. J'ai bousculé la pratique et le système politique par effraction, si j'ose dire, et cela a suscité de fortes résistances, qui se libèrent aujourd'hui. Ces attaques sont difficiles à supporter, pour ma famille. Je pense à mon père notamment, qui m'a toujours soutenu dans mon engagement. Que je reste ou pas, ce sentiment d'agression perdurera jusqu'à l'issue judiciaire. La trahison au sein de ma famille politique est aussi difficile à vivre, chez certains de ceux que j'avais aidés, en qui j'avais confiance. C'est une blessure à vif qui ne guérira pas, mais qui me rendra plus humain. Je me suis trop longtemps cru celui qui sait, tout seul.

Vous renversez le fardeau de la responsabilité! Vous avez trahi le premier en élaborant un mensonge.

Je ne m'exonère pas de ma responsabilité, je suis lucide sur le fait d'avoir menti. J'ai travaillé au Conseil d'Etat avec acharnement pour réformer en profondeur, et, paradoxalement, je me suis isolé, ce qui explique sans doute l'enfermement dans cette situation. J'ai connu la solitude de celui qui pense pouvoir tout faire. Le pouvoir m'a amené à me construire une cuirasse si épaisse qu'elle ne laissait plus rien passer.

Mais enfin, pourquoi un tel entêtement aujourd'hui?

Parce que je crois fondamentalement que je suis innocent. Le peuple m'a confié une mission, je ne compte pas me défiler. Toutes les limites ont été franchies: un dénigrement organisé, des atteintes aux principes démocratiques. Je refuse que mon histoire soit un précédent. Nous avons des institutions fortes qui doivent jouer leur rôle de rempart contre ceux qui veulent servir des intérêts corporatistes. Je ne céderai pas aux accusations et aux rumeurs, dont bon nombre se sont déjà dégonflées. Comme le volet Dnata, la facilitation de l'extraction pour le commerce de l'or – du délire – ou encore les écoutes téléphoniques.

Derrière vous, il y a une armée en déroute, le PLR. Vous le sacrifiez à votre cause?

Vous allez vite en besogne. Les instances dirigeantes ont beaucoup tergiversé. Elles ont très vite cédé aux rumeurs et en ont fait étalage. Devant ce franchissement de lignes rouges, j'ai reçu beaucoup de soutiens, y compris d'adversaires politiques. J'attends donc de rencontrer les membres de mon parti le 15 janvier.

Si vous n'obtenez pas ce soutien lors de cette assemblée générale, démissionnerez-vous?

Cette assemblée est une étape. Elle me permettra de prendre la température, de mesurer les soutiens, sans avoir l'impression d'être au tribunal.


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En juin, vous toucherez une rente à vie. Est-ce que cela compte dans votre calcul?

Ceux qui prétendent cela me connaissent mal. Je suis favorable de longue date à la réforme de ce système de rente à vie. Je n'envisage aucunement d'être rentier!

Si vous avez accepté cette invitation à Abu Dhabi, c'est que vous en attendiez quelque chose. Quoi exactement?

Du bénéfice en termes économiques pour Genève en renouant des liens avec des places concurrentes mais partenaires. Dois-je m'excuser de rencontrer des gens qui vont investir des millions pour l'emploi à Genève? Je ne pense pas. En revanche, j'ai eu tort de mélanger le volet public et privé puis de camoufler la vérité. Mais emmener ma famille aux Emirats était perçu là-bas comme le signe de ma confiance.

De quoi a-t-il été question avec le prince Mohammed bin Zayed, que vous avez d'abord prétendu avoir rencontré par hasard?

Cette rencontre impromptue a été l'occasion de parler de ses attaches sentimentales avec Genève, qui a accueilli son père. Ce qui peut apparaître comme des banalités entretient les liens. Pas sûr toutefois qu'après cette histoire, ils puissent être conservés.

Et avec Hazza bin Zayed, responsable de la sécurité de l'Etat, de quoi a-t-il été question?

Nous étions quelques jours après les attentats du Bataclan, nous avons évoqué le phénomène de la radicalisation, même si ce n'était ni le but, ni l'enjeu. Il s'est intéressé à la sécurité à Genève. Pour l'anecdote, je lui ai dit qu'on venait d'installer trente caméras aux Pâquis. Ce à quoi il m'a rétorqué: «Trente mille?» Ces princes sont aussi importants pour l'économie locale, et, en assistant au Grand Prix, sorte de Davos sportif, c'est une manière de le leur dire.

Majid Khoury, un des organisateurs de ce voyage, a affirmé qu'il ne comprenait pas pourquoi vous vouliez cacher son but. Les Genevois non plus. Pouvez-vous les éclairer?

Au départ, il était prévu que je paie l'entièreté du voyage. J'ai eu le tort de déléguer son organisation, et lorsque je me suis rendu compte que je n'aurais pas la possibilité de payer, j'ai été très gêné. J'ai donc privilégié l'idée du voyage privé pour ne pas devoir m'expliquer. Mais à aucun moment je n'ai nui aux intérêts de Genève, ni pris un sou au contribuable.

Puis vous avez construit un mensonge avec Antoine Daher. Comment en êtes-vous arrivé là?

J'ai considéré ce dossier comme marginal, dans la multitude des dossiers quotidiens sur lesquels je suis amené à trancher. L'homme politique, souvent, perçoit l'erreur mais ne veut pas l'admettre. A cause de la cuirasse dont je parlais plus tôt. Plus les questions survenaient, moins je pouvais avouer la faille. Je me disais «fais le dos rond, et ça ira».

Antoine Daher a accepté de couvrir votre voyage, en disant que Saïd Bustany vous l'avait offert. Vous l'expliquez vraiment par l'amitié qu'il vous porte?

Je connais Antoine Daher depuis 2010, lorsque je siégeais à l'exécutif de la ville. Je le voyais volontiers pour bavarder de sujets divers. Quand ce voyage s'est organisé, je n'avais pas conscience d'un possible problème pénal, en revanche je percevais l'ambiguïté liée à son origine publique ou privée. Pour Antoine Daher comme pour moi, l'invitation par un hôte local nous semblait esquiver cette problématique.

Antoine Daher a financé pour vous un sondage avec sa société et a payé une partie de votre anniversaire, alors qu'il touche des subventions au logement. Comment croire qu'il ne voulait rien en échange?

Je ne fais pas d'enquête sur les personnes qui me soutiennent occasionnellement. Un ministre de l'Economie a des centaines de relations. La question est de savoir s'il a tiré bénéfice de mon amitié. En l'espèce, la réponse est non.

Le projet du Pré-du-Stand figure pourtant au nombre des «retours d'ascenseur» possibles. Car Majid Khoury a bien obtenu des entretiens avec votre département grâce à votre entremise et celle de votre ancien chef de cabinet!

Mais il a procédé comme beaucoup d'entrepreneurs, sans que les ministres concernés interviennent pour autant sur la décision! Notre job est de mettre en relation des entreprises porteuses de projets ici avec des développeurs ou des promoteurs qui veulent valoriser leurs terrains. L'Etat joue les bons offices. En l'occurrence, le projet du Pré-de-Stand est géré par trois départements, et je ne m'en suis pas mêlé.

Il ressort des procès-verbaux d'auditions que ces personnes vous sollicitaient pour beaucoup de choses. Cela ne vous a pas alarmé?

Un ministre est entouré de gens qui veulent plaire. Je renvoie régulièrement des cadeaux, et quand il m'arrive d'être invité à déjeuner, je ne demande pas à mon hôte la facture! Comme je n'avais pas d'influence sur les dossiers pour lesquels j'ai été consulté, il n'y avait pas de problème.

Pourtant, l'attribution de l'autorisation d'ouverture de l'Escobar a été accélérée, puis vous y avez fêté votre anniversaire sans payer la totalité. Il ne s'agit pas d'un avantage?

Votre question sonne comme un verdict, laissez la justice faire son travail. Je n'ai jamais octroyé de passe-droits dans le domaine des patentes, je suis formel.

Pourquoi ne payez-vous pas vous-même vos anniversaires?

C'était un anniversaire surprise organisé par mon épouse, je ne savais ni où ni comment. Ma femme avait convenu de payer sur la base d'un montant forfaitaire.

Le groupe Manotel a aussi financé votre anniversaire!

C'était moins un anniversaire qu'une mobilisation politique des élus et candidats, au début de la campagne. Un député a demandé au Conseil d'Etat si ce groupe aurait pu obtenir en échange le logement de délégations lors des Syrian talks. Le Conseil d'Etat vient de répondre que c'est le Département fédéral des affaires étrangères qui a choisi les hôtels, pas mon département.

Vous avez déduit de vos impôts les contributions payées par votre association de soutien à votre parti. Pourquoi ne pas l'avoir admis devant la présidence du PLR?

Je fais mes déclarations d'impôts moi-même, ce n'était pas ma volonté de pratiquer la soustraction fiscale. Comme l'a relevé le professeur de droit fiscal Xavier Oberson, j'aurais peut-être même pu économiser plus de 70 000 francs. Il n'y a donc pas de malversations avérées. Si je dois procéder à des rectifications, l'administration statuera et je m'y soumettrai, évidemment. J'ai toujours été transparent sur mes comptes de campagne. Est-ce que la présidence du PLR exige la transparence pour tous?

Vous êtes-vous autodénoncé à l'administration fiscale, ce qui est assez habile, puisque cela évite la poursuite pénale?

Oui, je me suis spontanément annoncé en novembre, avant même que ce volet ne se retrouve sur la place publique. C'était dans la foulée des notes de frais comme ancien conseiller administratif de la ville. Je voulais aussi savoir si le voyage et le comité de soutien devaient être considérés comme des éléments du revenu.

Vous avez été dessaisi de plusieurs dicastères. Considérez-vous la surcharge de travail pour vos collègues que la situation occasionne?

Le Conseil d'Etat fonctionne très bien. Si le rôle des institutions est respecté, cela nous aura plutôt soudés. L'organisation provisoire du gouvernement sera probablement réévaluée au début de l'année prochaine.

Avez-vous fait pression sur une journaliste de la RTS que vous trouviez trop virulente?

Non. J'ai simplement relevé à sa hiérarchie que son reportage avait été réalisé sans qu'elle m'ait donné la possibilité de répondre, ce qui a été reconnu par sa rédaction par écrit.

Vivez-vous tout cela comme une humiliation?

Non, mais qui accepterait sans rien dire que des procès-verbaux d'audition soient transmis publiquement en violation totale du secret de l'instruction? Il demeure que je ne suis pas habitué à la vulnérabilité. Cette situation a le mérite de réduire mon fichier de cartes de vœux! Je reste debout, je me bats, cette prise de parole en est la preuve.

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