Genève

Pierre Maudet rattrapé par la justice

Le parquet genevois veut poursuivre le président du Conseil d’Etat pour avoir accepté un avantage indu. L’enquête montre que le voyage d’Abu Dhabi a été financé par le prince héritier et que les explications fournies par le ministre auraient été montées de toutes pièces. De son côté, le gouvernement attend d'en savoir plus et ne veut pas agir dans la précipitation

Pierre Maudet est en pleine tourmente. Et c’est peu dire. Après avoir fait durer le suspense, le Ministère public a annoncé jeudi son intention de mettre en prévention le président du gouvernement genevois pour acceptation d’un avantage en lien avec le voyage controversé d’Abu Dhabi. Le parquet, qui doit demander l’autorisation du parlement pour poursuivre un ministre ayant commis des infractions dans l’exercice de ses fonctions, annonce déjà la couleur: l’histoire servie jusqu’ici par le conseiller d’Etat a tout du gros bobard.

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Il invoquait un voyage strictement privé avec sa famille et ses proches, une simple imprudence, une certaine confusion, l’invitation désintéressée d’un ami d’un ami, un sentiment de malaise réglé par une opération de bienfaisance. En une page de communiqué, le Ministère public réduit à néant toutes les explications et versions successives données par le conseiller d’Etat et le fait passer pour un menteur qui a comploté avec ses comparses pour dissimuler la vérité à la justice (dans ses premières observations écrites) mais aussi à la commission de contrôle de gestion et à la population via ses interviews à la presse.

Une invitation princière

Selon les premiers éléments de l’enquête menée par le premier procureur Stéphane Grodecki (avec le soutien du procureur général Olivier Jornot et du premier procureur Yves Bertossa), le périple de novembre 2015 n’avait rien à voir avec un voyage privé. Auditions et perquisitions du matériel semblent indiquer que Pierre Maudet a été invité en sa qualité expressément mentionnée de conseiller d’Etat chargé alors de l’Economie et de la Sécurité, avec sa famille et son chef de cabinet, par le prince héritier de l’émirat pour assister à un grand prix de formule 1. Il le savait avant de partir et ce n’est donc pas du tout par hasard qu’il a croisé ce prince et lui a serré la main dans le hall de l’hôtel, ni qu’il a saisi une occasion inopinée pour visiter un centre de contrôle.

Les investigations montrent encore que c’est la Maison dudit prince, le cheik Mohammed Bin Zayed al-Nahyan, qui a pris à sa charge le coût des vols en classe affaires et le séjour dans le palace le plus luxueux de l’émirat. «Un montant de plusieurs dizaines de milliers de francs.» Le parquet précise encore que le dénommé Saïd Bustany, homme d’affaires du cru dont le nom avait été évoqué par Pierre Maudet, «n’a joué aucun rôle dans le financement du voyage». Pire, «sa mention a été décidée par les intéressés en 2018, dans le but de dissimuler la véritable source de financement». En clair, le conseiller d’Etat, son chef de cabinet et son ami entrepreneur ont inventé cela de toutes pièces pour cacher l’origine de l’offrande.

Chef de cabinet mis en prévention

Les procureurs ajoutent que des personnes et sociétés actives dans les milieux de l’immobilier à Genève, qui sont en contact régulier avec Pierre Maudet et son bras droit, ont activement pris part à la mise sur pied de ce voyage. Patrick Baud-Lavigne, qui a subitement quitté son poste de chef de cabinet cet été, a été entendu jeudi en qualité de prévenu. Son avocat, Me Jean-Marc Carnicé, précise: «Mon client s’est exprimé de manière transparente et a répondu à toutes les questions. L’audition a duré toute la journée. A ce stade, il ne sera fait aucun autre commentaire.»

S’agissant du conseiller d’Etat, le Ministère public est obligé d’obtenir l’aval du parlement. Une autorisation de poursuivre qui ne devrait pas rencontrer d’obstacle majeur. En effet, le 21 juin dernier, une majorité du Grand Conseil a déjà adopté une résolution pour réprouver l’acceptation de ce luxueux cadeau. Déposé par quatre partis, ce message de portée symbolique a été accepté par 55 voix contre 36 et laissait déjà entendre que les députés seraient favorables à une levée d’immunité s’agissant de tels agissements. C’était encore avant de connaître l’ampleur des cachotteries.

Feu vert attendu

Ceux qui prédisaient un classement de l’affaire – dénoncée au parquet en août 2017 par un inspecteur et ancienne figure syndicale de la police judiciaire – se sont donc trompés. Le Ministère public devra encore attendre le feu vert des députés pour interroger le conseiller d’Etat. La loi genevoise prévoit que la décision du parlement est prise à la majorité absolue et sur présentation d’un rapport de la commission législative qui aura notamment entendu celui qui fait l’objet de la requête.

On imagine mal Pierre Maudet, qui vient de prendre un avocat en la personne de Me Grégoire Mangeat, combattre cette demande d’autorisation de poursuivre. Ce d’autant plus que son défenseur déclare déjà que le ministre réserve ses explications pour les magistrats en charge du dossier, veut collaborer pleinement à l’établissement des faits et demande à être entendu rapidement. Mais un changement de stratégie est toujours possible.

Le Grand Conseil délibérera ensuite à huis clos sur la requête. Cette séance devrait avoir lieu le 20 septembre. Si la demande de poursuite est acceptée, Pierre Maudet sera entendu en qualité de prévenu d’acceptation d’un avantage et pourra faire valoir ses moyens de défense durant l’instruction. Les investigations devront encore déterminer ce que les officiels d’Abu Dhabi ou les promoteurs libanais pouvaient attendre du ministre.

Quelle conséquence politique?

En l’état, une question essentielle demeure. Le président du gouvernement et responsable du Département de la sécurité peut-il continuer à assumer son mandat politique dans ces circonstances?

La destitution n’étant pas prévue par la Constitution cantonale, Pierre Maudet doit décider lui-même s’il s’accroche, s’il démissionne ou s’il accepte de se mettre en retrait sur certains dossiers. Une réunion urgente du Conseil d’Etat en début de soirée, dans les bureaux du vice-président Antonio Hodgers, montre que les conséquences immédiates de cette affaire sont d’ores et déjà sur la table.

«Pas de décision précipitée»

Sorti le premier de cette séance extraordinaire, Mauro Poggia s'est voulu rassurant. «Mon métier d’avocat m’a appris que quelque fois la vérité est invisible pour les yeux. Prenons le temps de réfléchir, prenons un peu de distance. La confiance avec les Genevois n’est pas rompue», a déclaré le ministre de la Santé.

Dans la foulée, le Conseil d'Etat a publié un communiqué laconique disant qu'il a pris connaissance de la demande du Ministère public et qu'il a «également pris acte du souhait de Pierre Maudet d'être levé de l'immunité de manière rapide». Au regard de ces échéances, le gouvernement «n'entend pas prendre de décision précipitée.» En somme, rien ne bouge. Du moins pour le moment.

Collaboration: David Haeberli

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Les députés «choqués et catastrophés»

A gauche, certains appellent à la démission, d’autres à la suspension ou au renoncement au dossier de l’aéroport. Le PDC est plus mesuré. Quant au PLR, il ne s’exprime pas. Les réactions de certaines personnalités politiques :

Jean Batou, député d’Ensemble à gauche au Grand Conseil

«Nous avons toujours été sceptiques face aux explications de Pierre Maudet qui n’a cessé de se contredire au fil du temps. Le Ministère public révèle aujourd’hui qu’il nous a trompés. Le courage politique de la justice est rassurant. Le contraire aurait laissé penser que certains sont au-dessus des lois. Cela montre également que les preuves sont suffisamment solides pour s’engager. Dans cette affaire, j’ai toujours pointé du doigt les liens avec le pouvoir des Emirats et certains milieux immobiliers. Le communiqué du Ministère public qui mentionne l’implication de la Maison du prince héritier mais aussi de personnes et sociétés actives dans l’immobilier à Genève dans la préparation du voyage me donne aujourd’hui raison. Le lien de confiance est rompu, Pierre Maudet doit démissionner, même s’il demeure présumé innocent. Accepter un cadeau d’un prince héritier est un acte extrêmement grave. Il faut désormais aller au bout de l’enquête. Espérons que contrairement aux rumeurs qui circulent à Genève, il n’y ait pas d’autres affaires sous le tapis.»

Nicolas Walder, président des Verts genevois

«Plusieurs questions cruciales restent sans réponses. Quelles sont les raisons de ce voyage et pourquoi l’a-t-il dissimulé à ses collègues? Quid de l’attribution d’un mandat à l’aéroport? La promotion économique, personne n’est contre, mais il faut le faire en toute transparence. En tant que citoyen, j’aimerais que Pierre Maudet donne enfin une explication crédible. Le flou actuel donne lieu à énormément de spéculations. Le magistrat doit au minimum renoncer au dossier de l’aéroport.»

Bertrand Buchs, président du PDC genevois

«Je suis triste et catastrophé face à la crise politique très grave qui touche un membre du parti allié. La confiance envers Pierre Maudet n’est pas rompue, mais gravement mise à mal. L’affaire laissera assurément des traces. A ce stade, le parti ne demande ni la suspension ni la démission de Pierre Maudet et doit encore décider s’il votera l’autorisation de poursuivre le magistrat en justice.»

Thomas Wenger, député socialiste

«Le PS est choqué. Pour l’image de Genève et de la politique genevoise, c’est catastrophique. Le président du Conseil d’Etat aurait sciemment menti, à la commission de gestion, au parlement, pendant des mois, pour dissimuler la vérité. Au vu de ce que le Ministère public communique, la ligne de défense de Pierre Maudet s’écroule, à savoir celle du voyage privé. Il faut maintenant que le Grand Conseil lève l’immunité, et je ne vois pas, même à droite, de député qui se refuse à faire toute la lumière sur cette affaire. Si les conclusions de l’enquête devaient confirmer les soupçons, Pierre Maudet devra en tirer les conséquences et démissionner. Je pense aussi qu’on doit réfléchir à une suspension de sa fonction pour que l’enquête puisse avancer rapidement. Dans l’immédiat, je pense que le dossier de l’aéroport doit lui être retiré.»

Aucun des députés PLR que nous avons sollicités n’a souhaité s’exprimer à ce stade.

Propos recueillis par Sylvia Revello et Laure Lugon Zugravu

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