Portrait

Pierre Roduit, le transformateur d’énergie mentale

Pour le directeur de l’institut Energie et environnement de la HES-SO Valais/Wallis, la transition énergétique ne se fera pas sans un changement de mentalité. Il faut donc prendre le temps d’expliquer les raisons et les avantages de cette transition à la population

«Je suis un touche-à-tout», glisse d’emblée Pierre Roduit, comme pour se justifier. Car, à la lecture de son curriculum vitæ, on en viendrait presque à se demander si cet ingénieur en microtechnique est à la bonne place à son poste de directeur de l’institut Energie et environnement de la HES-SO Valais/Wallis. Son parcours ne semble pas coller à la fonction.

Mais en y regardant de plus près, on se rend compte que le domaine de l’énergie, ça le connaît. «Depuis mon arrivée dans l’école il y a dix ans, j’ai beaucoup travaillé sur l’énergie, ainsi que dans le domaine médical jusqu’à l’année dernière», explique-t-il. Le choix de sa personne pour être le premier directeur de l’institut, fraîchement créé en début d’année, n’est donc pas un coup de folie. Son objectif: amener sur le terrain la technologie de demain, afin d’assurer la transition énergétique.

Pierre Roduit est toutefois convaincu que se concentrer sur l’aspect technique ne permettra pas de relever ce défi crucial. Les domaines économique et social sont également essentiels. Dispersées auparavant entre divers domaines de la haute école valaisanne – ingénierie, gestion et travail social –, ces compétences sont désormais, grâce à l’institut Energie et environnement, réunies sous le même toit. «C’est la grande force de notre établissement, avoir en son sein toutes les composantes nécessaires à la transition énergétique et plus largement écologique», reconnaît-il.

Blocages aux niveaux économique et social

L’ingénieur n’hésite pas à reconnaître que le blocage qui empêche actuellement la transition énergétique d’aller plus vite réside non pas au niveau technique, mais aux niveaux économique et social. «Comment expliquer que l’on trouve plus de panneaux photovoltaïques dans l’Emmental et dans l’Oberland bernois qu’en Valais, où l’ensoleillement est nettement plus important? interroge Pierre Roduit. Pourquoi nous propose-t-on des leasings à 0% pour acheter une voiture quand parallèlement il est difficile d’obtenir des prêts pour rénover son habitation ou pour y installer des panneaux solaires?»

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Le professeur est persuadé que la transition énergétique est possible avec les technologies actuelles: il faut donc changer les mentalités. «Le plus important est de provoquer l’adhésion de la population à ces idées, souligne-t-il. Les gens y sont prêts, mais, pour qu’ils fassent le pas, il faut prendre le temps de leur expliquer les raisons de cette transition ainsi que ses avantages.» Et si ce travail est fait, ça marche, assure-t-il, prenant l’exemple du réseau de chauffage à distance d’Eischoll, dans le Haut-Valais. La volonté derrière ce projet était d’utiliser le bois des forêts alentour, plutôt que du mazout, beaucoup plus polluant, pour chauffer les habitations de la commune. «Les arguments ont convaincu plus de 90% de la population», se réjouit Pierre Roduit.

«Nous devons tous agir pour que ça aille plus vite»

Ces initiatives font encore trop souvent figure d’exceptions. Pour qu’elles deviennent la norme, une impulsion venue de la sphère politique est nécessaire. «Les politiciens doivent continuer d’agir pour que ça aille plus vite, insiste l’ingénieur. Mais la population a aussi son rôle à jouer. Elle doit montrer que c’est dans cette direction qu’elle veut se diriger.» Les manifestations des jeunes en faveur du climat en sont le meilleur exemple. Pierre Roduit ne peut que les encourager et balaie d’un revers de main les critiques visant cette génération adepte des nouvelles technologies, au point de changer souvent de smartphone, ou friande de transport aérien, pour des week-ends en Europe.

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«La transition ne doit pas se faire au détriment du confort», martèle Pierre Roduit. Même si l’augmentation du trafic aérien n’est pas la panacée, il ne faut pas, par exemple, complètement tirer un trait sur l’avion, mais miser sur le biocarburant ou l’électrique, pour rendre ce moyen de transport plus propre. Et ce n’est, de toute façon, pas à ce niveau-là, en tout cas en Suisse, que les efforts seront les plus payants. «Pour les ménages, la plus grosse partie de la consommation d’énergie sert aux voitures et au chauffage des bâtiments, explique le directeur de l’institut. Un point important est donc de rénover ces bâtiments, en les isolant mieux, pour réduire drastiquement notre consommation.»

Un système à changer entièrement

Pour réussir la transition, la mobilité quotidienne devra également évoluer. L’électrification de celle-ci nous permettra de fortement réduire les besoins en énergie primaire. Mais le changement doit être plus global. «C’est tout le système dans lequel nous vivons que nous devons changer. Ce changement de fond nous permettra de diminuer notre dépendance aux énergies fossiles, en nous évitant ainsi d’en importer pour des milliards de francs chaque année, et de profiter de notre capacité de production d’énergie indigène», précise Pierre Roduit. Produire localement et consommer localement, voilà une des clés. Le professeur se retrouve donc totalement dans la vision de l’Etat du Valais qui souhaite couvrir l’ensemble de la demande d’énergie du canton avec un approvisionnement 100% renouvelable et indigène, à l’horizon 2060.

Aujourd’hui, Pierre Roduit ne voit pas ce qui pourrait empêcher la réussite de cette transition énergétique au niveau technique. «Des solutions à des coûts acceptables pour y arriver existent déjà, mais nous ne les déployons pas suffisamment rapidement, il faut que la population y adhère», souligne-t-il. Après les mobilisations, il faut désormais passer aux actes.


Pierre Roduit sera l’invité du Temps le jeudi 13 juin 2019, à 18h30, Espace Création, 10, rue de la Dixence, à Sion, dans le cadre des Rencontres participatives sur l’écologie. Renseignements sur cette page.


Profil

1979 Naissance à Sierre (VS).

2003 Obtient son diplôme d’ingénieur en microtechnique.

2009 Obtient son doctorat et intègre la HES-SO Valais/Wallis.

2019 Prend la tête de l’institut Energie et environnement de la HES-SO Valais/Wallis.

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