«Vous, un colossal imbécile? Je me refuse à le croire!» lance le procureur général du canton de Vaud Jean-Marc Schwenter à Pierre-Alain Buffat, l'accusé. Celui qui comparaît depuis lundi devant le Tribunal correctionnel de Lausanne a été pendant vingt ans le brillant et puissant chef du service cantonal des finances. Aujourd'hui il n'est plus rien et doit répondre de gestion déloyale et de faux dans les titres pour avoir dissimulé plusieurs années durant l'état réel des finances cantonales, en l'enjolivant au total d'une centaine de millions de francs (Le Temps du 30 juin).

«Je ne sais pas»

Deux choses lui sont particulièrement reprochées. D'avoir d'une part, de 1991 à 1994, camouflé l'ampleur des intérêts de la dette à court terme, dont il gérait les emprunts. D'autre part, d'avoir laissé exploser sans rien dire le coût du développement du programme informatique comptable de l'Etat Procofiev, dont il était chef de projet. La première journée du procès n'a pas permis, bien qu'entièrement consacrée à un long interrogatoire de l'accusé, de trouver une motivation logique au comportement de l'ex-haut fonctionnaire.

Grand, sec, cheveux et barbe gris taillés court, Pierre-Alain Buffat se tient droit comme un i, hiératique même si un tic nerveux secoue de temps à autre son visage ou si l'émotion transparaît à travers un geste de ses mains. «Je ne sais pas, je ne peux pas vous donner une explication.» Non, ce n'est pas par orgueil, parce qu'il ne pouvait admettre de s'être trompé, qu'il a voulu cacher la réalité des chiffres. Pourquoi alors? Parce qu'il tenait absolument, dans son zèle de serviteur de l'Etat, à ce que les comptes aient bonne façon? Parce qu'il redoutait d'être sanctionné dans sa carrière personnelle? Il rejette toutes ces hypothèses: «Je sais que c'est absurde, c'est un problème que j'ai mis de côté pour plus tard.» Evacuer, évacuer, un verbe qu'il répète comme un leitmotiv.

Dans sa fonction de trésorier, Pierre-Alain Buffat a occulté dans des postes comptables transitoires des intérêts des emprunts à court terme pour un total de 84 millions de francs. C'était l'époque où les rentrées fiscales chutaient brutalement et où, baisse des impôts aidant, les réserves accumulées pendant les années de prospérité fondaient comme neige au soleil.

Mais pourquoi ne pas avoir invité le chef du Département des finances à faire une demande de crédit supplémentaire, dès que les difficultés se sont présentées, après les résultats de 1991? «J'ai pensé que la situation serait passagère, j'ai reporté à plus tard.» Mais l'année suivante, la situation se répète et Pierre-Alain Buffat «passe à nouveau la différence en transitoire». En 1994, le budget ne prévoit toujours que 7 millions pour les intérêts, mais leur coût réel dépasse les 50 millions. Le chef de service ne dit toujours rien. «J'étais déterminé à faire une demande de crédit complémentaire, mais mon état de santé s'est effondré et m'en a empêché», raconte-t-il. Souffrant de dépression, l'ancien fonctionnaire est à l'assurance invalidité depuis 1995, date à laquelle l'affaire a éclaté et lui-même été licencié avec effet immédiat.

Consacrée au cas Procofiev, l'audience de l'après-midi, comme un mauvais rêve, reproduit à l'identique celle du matin. Pratiquement seul maître à bord de ce projet auquel il donne l'essentiel de son temps, Pierre-Alain Buffat se rend compte assez rapidement que les coûts dépasseront les crédits votés. Au total, il y aura 10 millions de charges non comptabilisées sur un coût de 25 millions. Là aussi, il compte rééquilibrer l'année suivante. Mais là aussi, l'année suivante est encore pire, là aussi il ne dit rien à personne. Vigoureusement, il nie avoir voulu sciemment dissimuler la réalité. Mais pourquoi n'avoir pas évoqué ces difficultés avec son patron et recouru à la solution – simple au demeurant – de la demande de crédit complémentaire? Pierre-Alain Buffat reste muet, hoche la tête dans un geste d'impuissance.

Une ligne de défense?

Une attitude qui excède le procureur général: «Vous étiez pourtant plus clair lors de l'enquête! Vous aviez indiqué que, pris de panique, vous vous étiez laissé prendre dans l'engrenage, par orgueil!» L'accusé revient sur ses déclarations antérieures: «C'était une journée particulière, lors d'un interrogatoire chez le juge instructeur, après une saisie domiciliaire. J'étais sous l'effet de médicaments, j'ai dit ce qu'on voulait me faire dire, mais maintenant je ne suis pas satisfait de cette réponse.»

Quand le président le lui suggère, Pierre-Alain Buffat indique qu'il était surchargé, qu'il devait travailler dans l'urgence, que la priorité était de répondre au rapport Blanc sur les réformes de l'Etat, que son comportement n'avait plus rien de raisonnable. Une ligne de défense? Le président ne semble guère convaincu: «On connaît bien le symptôme de la dépression consistant à pousser les dossiers sous la pile. Mais en général c'est tous les dossiers. Pourquoi n'avez-vous évacué que ceux-là?» L'accusé est toujours droit comme un i: «Je ne sais pas.»