Portrait

Pierre-André Schütz, le samaritain des paysans

A la fois paysan et pasteur, il parcourt la campagne vaudoise pour venir en soutien aux agriculteurs en détresse. Il était orphelin, il est devenu le père d’un corps de métier

C’est une invitation au dialogue. Dans le Pays de Vaud, ils se disent: «Raconte voir.» L’expression enseigne qu’ici, au nord du Léman, un peu à l’écart des villes, pour se raconter, il faut être là, en face. Et il faut voir. Pierre-André Schütz le sait. Pour lui, le téléphone ne permet de construire que des ébauches de relations. Depuis 2016, le pasteur à la retraite parcourt donc monts et vaux du canton à la rencontre des paysans en détresse.

Une question de dignité

Le phénomène n’est plus marginal. En Suisse comme ailleurs, le suicide des paysans fait tristement partie du paysage. Il se cache derrière un visage silencieux, dans l’ombre d’une étable ou sur le prix des aliments vendus en grandes surfaces. «Notre société tue ceux qui la nourrissent. Il faut que le paysan sache que ses produits sont nobles et qu’ils méritent salaire. C’est une question de dignité», assène le pasteur, qui espère que l’issue des votations sur la sécurité alimentaire soit favorable au milieu rural.

Entre février et septembre 2016, déjà 60 familles s’étaient manifestées auprès de lui ou du réseau de sentinelles déployé par le canton de Vaud afin de détecter les agriculteurs fragiles. Aujourd’hui, avec l’aide de Marie Vonnaz, paysanne et agente pastorale, il s’occupe de 120 foyers dans la tourmente.

Tsunami émotionnel

On le retrouve à l’école d’agriculture de Marcelin, où il crée le contact avec les futurs paysans du canton et leur explique pourquoi son poste a été conçu. Entre 2014 et 2015, en six mois, quatre jeunes sortis de l’école d’agriculture de Grange-Verney ont décidé de se débarrasser du poids de la vie. Pour lui, ces quatre suicides ont fait l’effet d’un tsunami émotionnel qui est remonté jusqu’au Service de l’agriculture vaudois. «L’équipe, là-haut a décidé de créer une aumônerie à l’écoute des paysans du canton.»

Pas eu le choix

Sur le territoire, il n’y en avait pas deux comme lui. Pasteur et paysan, il avait le profil idéal. Lorsqu’il met les pieds sur le domaine des agriculteurs qu’il visite, il voit tout de suite si quelque chose ne tourne pas rond. «Il faut avoir été dans le métier pour faire ce que je fais. Je l’ai remarqué avec le temps. Les gars, quand ils m’appellent, ils cherchent le paysan, pas le pasteur», expose-t-il. A la ferme, ils commencent par faire un tour du propriétaire. Ils voient les veaux, les vaches, les moutons. Ils boivent un café ou un coup de blanc. Et ils laissent le silence souffler. Alors Pierre-André Schütz glisse doucement: «Allez, raconte voir.» Le vouvoiement n’a sa place que sur les pavés de la ville. «C’est pas toujours facile de parler. Le paysan est quelqu’un de taiseux», explique-t-il. Il le sait, il l’a été.

Il n’a pas eu le choix, d’ailleurs. A 15 ans, passionné de littérature, il se rêvait professeur. Mais le père Schütz envisageait son destin autrement: «Soit tu fais paysan et je t’adopte, soit tu fais professeur et tu retournes à l’orphelinat.» Pierre-André avait été recueilli par la famille Schütz à l’âge de 6 ans. C’étaient des Bernois installés à Sottens. Un couple d’une cinquantaine d’années sans enfants. Pas de frère ni de sœur en vue, donc, pour l’orphelin. Alors, à la ferme, Pierre-André lit. Il s’éprend de Zola et de Hugo. A l’écart des adultes il dévore les bouquins et comble ainsi la brèche labourée par la solitude.

«Je veux celui-ci»

Ses six premières années? Il n’en a presque aucun souvenir. Sauf d’un jour. A l’orphelinat du Bercail, à Lausanne. Tante Marguerite, la directrice, avait aligné tous les enfants dans la cour. Une femme était là et les dévisageait un à un. Elle s’arrêta devant lui et tendit le doigt vers son visage poupon en disant: «Je veux celui-ci!» C’était Madame Schütz. Ça l’a marqué. «C’est de cette manière que je choisissais les génisses à Château-d’Œx!» Ce doigt pointé vers lui allait changer sa vie, mais ne guérira jamais la blessure de l’enfant abandonné.

En réponse à l’alternative donnée par le père Schütz, Pierre-André choisit de devenir agriculteur. En échange, il reçoit un nom. Et une famille. Son paternel adoptif lui enseigne tout. «Il m’a fait aimer le métier de paysan», se souvient l’aumônier. Mais un cancer foudroyant arrache son maître de la terre. Il entame des études d’ingénieur agronome et, six ans plus tard, il reprend le domaine de Sottens. La même année, il se marie et, amoureux transi, fonde sa propre famille.

Dévorer la Bible et témoigner

La spiritualité s’est immiscée peu à peu dans sa vie. A 30 ans, toutefois ce fut le flash. Une claque divine l’a mis à genoux. L’agriculteur a trois filles, bientôt quatre, et il décide d’entamer une reconversion professionnelle. Il veut être pasteur. Il se jette sur la Bible, la dévore. C’est un affamé, jamais repu. Jésus succède à Gavroche. Aujourd’hui, il aime répéter que le Christ est son meilleur ami. «Je parle du charpentier, pas du sauveur, lui, ce sera pour plus tard.»

Outre le fait qu’il aime, Pierre-André Schütz veut être aimé aussi. «J’ai une irrépressible envie que ça aille mieux», dit-il. Chez les paysans, il délie les langues, il attendrit les cœurs parfois figés comme une terre après un été sans pluie. A la campagne, il redonne confiance. A la ville, il témoigne et il dénonce. Les paysans sont seuls. Seuls face à un métier qui se surmécanise. Seuls face à une administration de plus en plus contraignante. Il n’y a plus de bistrot au village. Plus de laiterie non plus. Et les femmes bossent à la ville. Nous seulement sous pression, endettés, la corde au cou, les paysans s’ennuient. Le salut du métier? «La vente directe», glisse Pierre-André Schütz.

L’an prochain, en septembre, il partira. Au tour des paysans vaudois, alors, de se sentir orphelins.


En dates

1949: Naissance.

1955: Orphelin, il est placé chez la famille Schütz à Sottens.

1973: Se marie et reprend le domaine des Schütz.

1979: Entreprend une reconversion professionnelle.

2015: Quatre suicides de jeunes paysans en l’espace de six mois alertent le canton de Vaud et l’association Prométerre, qui mettent en place une aumônerie dédiée aux agriculteurs du canton.

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