Rencontre

Pierre-Yves Fux, le maître de cérémonie suisse au Vatican 

Le Saint-Siège se pare des couleurs helvétiques. Les nouvelles recrues de la garde suisse ont prêté serment vendredi. Le président de la Confédération, Johann Schneider-Ammann, s’entretient samedi avec le pape. Des journées intenses orchestrées par Pierre-Yves Fux, l’ambassadeur suisse au Vatican

À deux pas de la place Saint-Pierre, la délégation suisse attend de pouvoir accéder au Vatican. L’entrée lui est barrée par des gardes suisses. Comme chaque année, la plus petite armée du monde se prépare à la prestation de serment de ses nouvelles recrues. Un seul homme va et vient sans devoir montrer patte blanche. Pierre-Yves Fux a tout juste revêtu un costume sombre avec une cravate gris clair, après un passage éclair par son hôtel. «Je n’aurai pas le temps de me changer avant la réception de ce soir», glisse l’ambassadeur suisse près le Saint-Siège. Le maître de cérémonie est prêt, les festivités peuvent commencer.

Après trois prestations de serment, ce Genevois de 48 ans semble maîtriser toute l’organisation, côté Confédération, de ces journées spéciales. «Mais ce n’est jamais un exercice facile, car il y a beaucoup d’attentes, précise-t-il. Ce sera pour certain un moment inoubliable. Il faut faire en sorte qu’ils ne soient pas déçus.» Coordonner les délégations politiques, l’armée, les cantons et le Vatican, mettre en contact les invités, les briefer, leur expliquer ce qui va se passer, répondre à leurs questions, tout passe par lui. La veille encore, il s’acharnait à se procurer les meilleures places pour la veillée de prière de jeudi soir, dans la basilique Saint-Pierre. «Je suis une sorte de goulet d’étranglement», sourit-il.

Trois présidents à Rome

Ces journées sont pour l’ambassadeur exceptionnelles. Cette édition l’est d’autant plus que sont présentes trois hautes personnalités. Le président de la Confédération, Johann Schneider-Amman, les présidents du Conseil national et du Conseil des Etats, Christa Markwalder et Raphaël Comte. Il doit s’assurer qu’ils aient les meilleures informations possibles sur ce qui les attend et sur ce qu’on attend d’eux. «C’est une question d’huile à mettre dans les rouages», commente Pierre-Yves Fux.

Depuis maintenant deux ans, l’ambassadeur arpente les couloirs du Vatican pour de nombreuses rencontres et travaille aux terrasses des cafés romains ou dans son hôtel. Car il n’a pas de bureau dans la capitale italienne. Il est en effet également l’ambassadeur en Slovénie, où se trouvent ses locaux. Il fait ainsi régulièrement des allers retours en train entre Ljubljana et Rome. Il a effectué sa première visite officielle auprès du pape François le 15 mai 2014, quand il lui a remis ses lettres de créances.

L’ambassadeur suisse n’est cependant pas «bienvenu», lui fait remarquer un cardinal, mais «bien revenu», comme disent les Italiens. Pierre-Yves Fux est en effet diplômé de l’Ecole vaticane de paléographie, après des études en lettres et en philosophie à Genève, au début des années nonante. «Les archives secrètes du Vatican étaient ce que je connaissais le mieux, se rappelle-t-il. Je connaissais donc déjà le côté académique et scientifique du Saint-Siège.» Près de 20 ans plus tard, il note quelques petites différences: «Beaucoup plus de personnes viennent au Vatican et il y a plus de sécurité. La machine a pris de l’importance.»

Il est aujourd’hui toujours autant attiré par Rome. «Son histoire me fascine et le Vatican est l’un des joyaux de cette histoire», se réjouit-il. L’attrait semble aussi spirituel pour ce catholique. Mais sa foi n’empiète pas sur sa fonction. «Je ne discute pas de questions religieuses ou de question de catholicisme avec le Vatican», précise-t-il.

Cultiver l’aspect personnel

Après avoir été en poste en Israël, au Japon, puis en Iran, il se confronte à une manière complètement différente de faire. «Il y a au Vatican une disponibilité, une possibilité de cultiver l’aspect personnel, explique-t-il. On travaille de manière directe avec des équipes plus petites encore que celles de l’administration fédérale.» Il est marqué par l’aspect «familial» qu’il trouve au Vatican. Cet aspect prend forme lors de décès par exemple, comme ceux de deux Suisses cette année: le cardinal genevois Georges Cottier, théologien émérite de la Maison pontificale, et Mgr Stephan Stocker, responsable de la Suisse, des pays germaniques et scandinaves au sein de la Secrétairerie d’Etat. Deux «personnalités extraordinaires» auxquelles l’ambassadeur était personnellement attaché.

Jeudi après-midi, dans le quartier suisse du Vatican, des gardes en uniforme ou en civil discutent avec leur famille et amis venus pour ce moment spécial de la vie vaticane. Pierre-Yves Fux évolue dans les cours et ruelles comme à la maison. Il ne peut pas parcourir plus de deux mètres sans être arrêté et salué. Il se dirige vers le carnotzet de la Garde Suisse. Le commandant Christoph Graf s’apprête à tenir une conférence de presse pour présenter aux journalistes cette édition 2016 de la prestation de serment de ses recrues. L’ambassadeur veut écouter les échanges avec la presse. Rien n’échappe au grand ordonnateur des festivités et du protocole.


L’immigration au cœur de discussions entre Rome et Berne

Ces journées suisses sont aussi marquées par la rencontre samedi entre le pape François et le président de la Confédération, Johann Schneider-Ammann. Les présidents du Conseil national et du Conseil des Etats rencontrent aussi leurs homologues italiens lors d’une visite de courtoisie.


Après avoir participé à la prestation de serment des nouvelles recrues de la garde suisse, vendredi, le conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann profite de sa présence à Rome pour s’entretenir samedi matin avec le pape François, lors d’une rencontre officielle.

La Suisse n’a pas eu besoin d’insister pour que l’immigration soit un sujet abordé lors des échanges. Cette problématique est chère au souverain pontife. Il avait marqué les esprits, le 16 avril dernier, en rentrant à Rome avec douze réfugiés syriens à bord de son avion, après une visite sur l’île de Lesbos, en Grèce. La crise migratoire étant notamment liée aux guerres au Proche-Orient, le pontife argentin ne cesse de dénoncer une troisième guerre mondiale morcelée, dans laquelle il inscrit non seulement les conflits syriens et irakiens, mais aussi les attentats sur le sol européen.

Le Vatican suit de près l’engagement humanitaire helvétique, notamment en Syrie et en Irak. «Les politiques extérieures des deux pays ont en commun un patrimoine génétique humanitaire», analyse l’ambassadeur suisse près le Saint-Siège, Pierre-Yves Fux. Ces questions d’actualité internationale n’empêcheront pas les deux interlocuteurs d’évoquer leurs relations bilatérales, ainsi que la situation de l’Eglise en Suisse.

Les crises internationales sont aussi aux cœurs d’entretiens entre la Suisse et l’Italie. Les présidents du Conseil national, Christa Markwalder, et du Conseil des Etats, Raphaël Comte, présents dans la délégation suisse au Vatican, rendent une visite de courtoisie à leurs homologues italiens. Mais les relations avec Rome semblent moins lisses et apaisées qu’avec le Saint-Siège.

Marina Sereni, la vice-présidente de la Chambre des députés italiens, se prépare à rencontrer Christa Markwalder. Les conséquences de l’initiative populaire du 9 février 2014 «contre l’immigration de masse» l’inquiète encore. «Si l’on veut rester en Europe, il faut en respecter les droits comme les devoirs», tranche l’élue italienne, comptant répéter cette position à son homologue suisse. Elle espère une résolution «permettant aux travailleurs italiens en Suisse de continuer d’y travailler et d’y vivre, mais aussi d’y trouver cette solidarité naturelle entre deux pays si proches».

Mise à part ce point de friction, Marina Sereni rappelle les bons rapports bilatéraux entre les deux pays. Elle répondra donc volontiers aux questions des élus suisses, venus à Rome également pour s’informer de la situation politique italienne et de la réforme constitutionnelle soumise à référendum cet automne. Un rendez-vous politique majeur pour le président du Conseil italien, Matteo Renzi, qui a promis de démissionner en cas de rejet populaire.

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