Parti socialiste

Pierre-Yves Maillard et Christian Levrat, courants contraires

Malgré leurs ressemblances, les deux leaders socialistes romands en sont venus à incarner deux manières opposées de faire de la politique. La fonction n’explique pas tout

«Ce sont les deux meilleurs d’entre nous», note un élu socialiste romand, qui les connaît bien tous les deux. Christian Levrat, président du Parti socialiste suisse (PSS), est candidat à sa propre succession. Pierre-Yves Maillard, président du gouvernement vaudois, espère sûrement l’être encore après les élections cantonales de 2017, même s’il ne s’est pas encore déclaré officiellement.

Lire l'éditorial : Les socialistes européens se meurent. Le PS suisse est-il à l’abri?

Ces deux hommes, qui devraient donc continuer à jouer un rôle de premier plan pour la gauche suisse, incarnent aujourd’hui, malgré leurs nombreux points communs, deux manières opposées de faire de la politique. La fonction différente qu’ils exercent n’explique pas tout.

Eclat sur la santé

Il y a quelques jours, éclat sur les ondes de la RSR. Pierre-Yves Maillard s’en prend à son parti avec une virulence qui surprend. Il lui reproche de ne pas se battre avec assez d’agressivité sur la question des primes Lamal, le thème par excellence du combat socialiste à ses yeux. Consultée par la Fédération romande des consommateurs sur son projet d’initiative pour des caisses publiques cantonales, la direction du PSS a répondu que le moment n’était pas opportun.

«Ce projet doit avoir une base nationale, or il suscite des réserves très importantes en Suisse alémanique», rétorque Christian Levrat, qui rappelle les précédents échecs. Nous en avons parlé avec Pierre-Yves Maillard et il semblait partager cette analyse. La discussion sur ce projet d’initiative doit donc être approfondie», précise au Temps le président du PSS, qui conteste que le sujet santé ne soit plus prioritaire pour le parti. Il en veut pour preuve le nombre des interventions parlementaires et des initiatives cantonales sur le sujet.

Alter ego

Age, racines, profil politique, personnalité, tout rapproche Christian Levrat et Pierre-Yves Maillard. Le premier, 46 ans, a été élevé en Gruyère. Maillard est né en 1968 à Lausanne, mais il évoque volontiers ses origines rurales dans la Glâne. Tous deux, dans la bonne tradition socialiste, ont construit leur carrière politique sur le syndicalisme. En 2002, au moment où Maillard, secrétaire de la FTMH, défend les ouvriers et ouvrières de Veillon, qui viennent d’être licenciés en masse, Christian Levrat organise à Lausanne la première grève des postiers suisses.

Ils siègent ensemble quelque temps plus tard sur les bancs du Conseil national. Brièvement, mais bras dessus bras dessous. Alors vice-président du PSS, le Vaudois tonne contre la libéralisation du secteur de l’électricité avec le même ton que le Fribourgeois aujourd’hui contre les cadeaux fiscaux de la RIE III. Leur autorité naturelle, leur art d’occuper le terrain, semblent en faire des alter ego. Mais comment ces ego n’entreraient-ils pas en concurrence, dans la volonté d’incarner les combats socialistes?

Une relation fonctionnelle

Les deux leaders se sont toujours gardés d’afficher une rivalité, la sachant contre-productive. La suite de leur parcours les a éloignés au double sens du terme. L’un a accédé à la présidence d’un gouvernement cantonal dont la majorité a passé à gauche. Le Fribourgeois a pris la tête d’un parti gouvernemental qui, face à une droite remusclée, oscille de plus belle entre participation et opposition. Ils se soutiennent publiquement l’un l’autre dans leur ascension. Mais leur relation, disent ceux qui les fréquentent, est fonctionnelle, rationnelle, pas affectueuse.

Un épisode a laissé des traces, la candidature de Pierre-Yves Maillard au Conseil fédéral, en 2011. Le groupe socialiste des Chambres était divisé. La victoire est allée à Alain Berset, plus lisse qu’un PYM à la rouge réputation. Les Vaudois en ont gardé l’amère impression que le président Levrat avait oeuvré en faveur de son «compatriote». Aucun candidat ne peut sortir indemne d’un tel exercice, note la sénatrice Géraldine Savary, tout en reprochant avec agacement au journaliste de ne s’intéresser qu’aux mâles alpha.

«Le socialisme dans un seul canton»

Conseiller d’État, Pierre-Yves Maillard se profile en façonneur de pactes dans un canton qu’il tient comme le terrain de l’action et de la résistance. Il s’est défini un jour comme Girondin, entretient un rapport critique à la politique fédérale, trop faible face aux lobbies. Il veut une caisse cantonale, s’irrite de voir son parti s’accrocher à une planification nationale, une illusion vu que la droite majoritaire ne rêve que de dérégulation. Sous la Coupole, dans les travées du PSS, il arrive qu’on ironise sur «le socialisme dans un seul canton».

Christian Levrat, lui, doit faire tenir ensemble les sensibilités politiques et composantes régionales du PSS. Il doit jouer sur un plus grand nombre de thèmes, compte sur la tactique plutôt que la conviction. «Ils évoluent dans deux mondes différents», résume le Fribourgeois Jean-François Steiert.

Tonnerre de Brest

A Lausanne, Pierre-Yves Maillard conclut un pacte avec la droite sur la RIE III. «Pour la défense des emplois, Tonnerre de Brest!», lance-t-il, ce qui suffit à faire taire les sceptiques dans son camp. Le compromis vaudois a été plébiscité par neuf électeurs sur dix.

A Berne, Christian Levrat est désormais le seul Romand parmi les chefs de partis gouvernementaux. Face à une droite décomplexée, il durcit le ton. Il annonce une législature d’opposition, promet «au moins deux référendums par an.» Le prochain, annoncé avant même l’issue des travaux parlementaires, vise la RIE III fédérale, «scandaleusement déséquilibrée au contraire du compromis vaudois.»

Là-dessus, Pierre-Yves Maillard ne polémique pas, estimant que Christian Levrat est dans son rôle en faisant pression de cette manière. Mais il n’est pas facile d’obtenir plus de son adversaire en annonçant d’emblée qu’on le défiera devant le peuple, et le président du PSS semble s’être trop avancé pour pouvoir reculer.

Impossible osmose?

Maillard, Levrat, est-ce encore le même combat? Entre le chef d’un parti suisse minoritaire et l’influent président d’un canton aux caisses pleines, l’osmose est impossible, veulent croire certains élus socialistes. A l’heure du bilan, Pierre-Yves Maillard pourra toujours se flatter d’avoir augmenté le revenu disponible des Vaudois. Les résultats de Christian Levrat restent à démontrer. 

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