Le conseiller d’Etat vaudois Pierre-Yves Maillard sort d’une primaire socialiste mouvementée où les critiques internes ne l’ont pas épargné. Le vent serait-il en train de tourner au sein du parti, autour de celui qui l’incarne? Samedi dernier, lors du congrès extraordinaire, il jouait le berger rassembleur de brebis égarées et invitait ses camarades à retrouver une union pacifiée.

Le Temps: Vous avez affirmé dans votre discours qu’il régnait au sein du Conseil d’Etat une unité, quand bien même vous avez lâché Anne-Catherine Lyon il y a quelques mois. Cette unité pourra-t-elle être maintenue avec la nouvelle équipe, vu le climat agressif dans lequel s’est jouée la primaire?

Pierre-Yves Maillard: Une loyauté totale règne au sein du Conseil d’Etat, qui dépasse les sensibilités politiques. Nous ne sommes pas toujours d’accord mais nous travaillons sereinement, et surtout sans fuite. Nous exerçons un métier où l’on vit des crises presque toutes les semaines. Le Conseil d’Etat doit être le lieu où l’on peut se parler ouvertement, en toute sécurité. Les désaccords se traitent en interne, puis l’on communique en principe d’une même voix.

– Vous craignez que cet équilibre soit bouleversé avec l’arrivée de nouveaux venus?

– Le Conseil d’Etat fixera les règles et chacun trouvera un intérêt à les respecter. Mais il faut d’abord se faire élire. Les choses se clarifient progressivement, avec des surprises. Deux élus nationaux PLR par exemple viennent d’afficher un soutien public à Cesla Amarelle. Si des craintes existaient que Cesla ait plus de mal que les autres candidates à aller chercher des voix au centre et à droite, ces appuis sont à ce titre rassurants. Il me semble que nos chances de conserver la majorité sont ouvertes après ce congrès.

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– Vous partez donc confiant dans cette campagne?

– La situation n’est pas gagnée: la gauche réunie constitue moins de 40% de l’électorat aux dernières fédérales. Nous devons recevoir la confiance d’un électeur sur cinq de la droite ou du centre. Mais la majorité au Conseil d’Etat dépend d’un choix de personne, plus que d’un choix politique. Le candidat UDC fait tout pour prouver qu’il est de la ligne «Mermoud» plutôt que blochérienne, mais le parti a changé, comme en témoigne la vision de son secrétaire général.

La majorité au Conseil d’Etat dépend d’un choix de personne, plus que d’un choix politique.

– Comment avez-vous vécu la défaite de la candidate qui passait à tort ou à raison pour votre favorite?

– Roxanne Meyer Keller a tenu le choc jusqu’au bout et son courage a touché les gens. J’ai évidemment eu de la sympathie pour sa démarche, comme nous devrions tous en avoir eu. Mais je n’ai pas trouvé correct que l’on réduise mes propos sur la nécessité d’avoir des figures diversifiées au Grand Conseil à une manifestation de soutien en sa faveur. Ce n’était pas juste pour elle. Pourquoi je ne suis pas monté à la tribune lui apporter mon soutien? Cela aurait eu un effet contraire.

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– Ne voyez-vous pas dans le maigre score de Roxanne Meyer Keller (15%) une forme de défiance à votre égard?

– C’est ce que certains aimeraient lire dans cet événement. Mais il y a trois mois, ma demande de dérogation (à un quatrième mandat au Conseil d’Etat, ndlr) a été soumise à un vote à bulletin secret. J’ai fait plus de 300 voix sur 330. Samedi, notre présence sur la liste avec Nuria Gorrite a été encore confirmée.

– Y a-t-il un effort à faire après ces déchirures internes ou le score de 58% de Cesla Amarelle est suffisamment fort pour regrouper tout le monde derrière elle?

– Ce qui devrait désormais s’arrêter, ce sont les commentaires anonymes, exacerbés par une compétition interne. Aujourd’hui, nous sommes en compétition démocratique avec la droite. Le score de Cesla est clair et cela va faciliter les choses.

– Votre appel pour une liste de candidats moins élitaire a-t-il été entendu au sein du parti?

– Je ne m’attribue pas ce mérite, mais il y aura de nouveaux profils. Didier Zumbach, peintre en bâtiment, figure du mouvement syndical vaudois, sera candidat. Cédric Echenard, conducteur de locomotive, municipal à Rolle, également. Eliane Desarzens, assistante de direction à Bex. Gianna Marly, ouvrière et ancienne présidente de la commission d’entreprise de TESA s’est aussi lancée à Lausanne. Il y en a encore bien d’autres, unis avec des universitaires, des indépendants, des travailleurs sociaux. La sous-représentation de la partie majoritaire de la population ne se règle pas avec la simple liberté formelle de se présenter. Comme il a fallu le faire pour les femmes, il faut agir avec volontarisme.

– Justement, quelles sont les valeurs du socialisme qui restent importantes et vers lesquelles il faudrait retourner aujourd’hui?

– La laïcité en réponse à la montée de l’intégrisme, du fanatisme et du rigorisme. C’est en osant nous positionner sur la question de manière claire que nous pouvons regagner la confiance de certains électeurs. Je suis à un moment où je crois qu’il faut oser dire certaines choses qui fâchent. Le pouvoir d’achat, aussi. Si Trump a eu un tel succès aux Etats-Unis, c’est que depuis dix ans, 90% des Américains ont perdu de leur pouvoir d’achat. Ça doit être notre obsession. Les réformes de la législation sur le logement, notre inscription dans la loi d’une limite à 10% du revenu du poids des primes d’ici à 2019, la hausse des allocations familiales sont des moyens d’y parvenir.

– Ce serait impossible à réaliser avec une majorité de droite?

– Non, plein de choses ont été possibles, mais on sent que la droite se raidit sur la question sociale. Pourtant nos dépenses d’insertion ont fait sortir 3000 jeunes de l’aide sociale pour en faire des apprentis. C’est un investissement. Au-delà de cet enjeu central qui consiste à donner une formation à tous les jeunes, il faudra aussi agir à l’autre bout du parcours de vie. Le boom démographique de la personne âgée est un défi colossal. Nous devrons apporter encore davantage à domicile les prestations médicales, de soins infirmiers et d’aide au ménage en faisant mieux profiter les EMS, le domicile et les soins communautaires des ressources de l’hôpital. Si la gauche s’affaiblit, ces réformes seront plus difficiles.

– Le résultat fédéral de la RIE III est incertain. Les Vaudois ont-ils voté trop tôt?

– Pas du tout. Notre démarche est montrée en exemple. La question des communes est réglée. Lausanne, comme les villes en général, est protégée par le paquet vaudois. Entre la nouvelle péréquation et la part de l’argent fédéral, 90 millions seront redistribués aux trois-quarts des communes: ce qui annule quasiment pour elles les effets de la baisse d’impôt. En plus de cela, l’Etat et les milieux économiques vont mettre beaucoup plus d’argent dans l’accueil de jour, ce qui soulagera leurs finances. Si tous les cantons avaient fait cela, le climat aujourd’hui serait différent.

– Lors du congrès de samedi dernier, vous avez fait état de votre capacité de camaraderie, voire d’amitié. Etait-il nécessaire de l’affirmer de la sorte à la tribune?

– On parle beaucoup de mes prétendus «proches». J’aimerais qu’on me fasse une fois une liste. Par exemple, dans ceux qui ont soutenu Cesla, que je connais depuis plus de deux décennies, il y en avait plein, avec qui j’ai travaillé, au syndicat ou ailleurs, dans une grande complicité. Nos combats politiques difficiles impliquent de la camaraderie, malgré les désaccords.

– Vous repartez donc pour une quatrième élection au Conseil d’Etat. Vous terminerez la législature ou partirez avant?

– J’aime ce canton et les gens qui le composent. Je leur dois beaucoup. S’ils comptent sur moi, je m’engagerai à fond, et on verra.