Début mars, les Suisses seront appelés à se prononcer sur l’identité numérique: une future clé d’identification en ligne qui pourrait devenir nécessaire lors d’engagements contractuels ou de relations avec l’administration. Bémol, d’après les référendaires: la loi prévoit que ce «passeport web» sera délivré par des fournisseurs privés, qui recevront les données des citoyens de la part de l’Etat. Un précédent dangereux selon Pierre-Yves Maillard, président de l’Union Syndicale suisse, qui tenait conférence de presse sur le sujet ce mardi matin.

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Le Temps: Quel est le problème principal de ce projet?

Pierre-Yves Maillard: Le point central, c’est la privatisation de cette opération de certification d’identité électronique. Cela doit rester une tâche régalienne. Ce n’est pas une question technique. Ce que je constate, c’est que quand une nouvelle technologie arrive, on a parfois tendance à être un peu intimidé. C’est nouveau, c’est le futur, et certains principes démocratiques cardinaux sont remis en question – alors que la démocratie a existé au temps de la machine à vapeur, de la naissance de l’électricité ou de la digitalisation. Les nouvelles technologies ne doivent pas la remettre en cause. Dans le domaine numérique, nous avons parfois tendance à voir des bienfaiteurs de l’humanité dans de simples commerçants. Je ne pense pas que ce soit une bonne idée. Nous ne devons pas oublier les principes démocratiques de base, qui doivent toujours prévaloir.

Nous ne voulons pas d’inégalités entre citoyens concernant leur accès aux services publics. Le web ne fait pas exception

Pierre-Yves Maillard

Quid du prix de cette future identité numérique?

C’est l’un des autres problèmes de ce projet de loi. Pour créer un marché, il faut une offre différenciée. Ce qui a été fait ici dans le domaine de l’identification. Il a fallu trouver le moyen de diversifier l’offre. Et le système a été poussé jusqu’à l’absurde. C’est dangereux, d’autant qu’en termes de prix, rien n’a été défini dans la loi. Ce qui peut laisser présager de tout. Nous dénonçons par ailleurs les trois classes de sécurité prévues par ce texte. Si l’on proposait la même chose pour un passeport traditionnel, on dirait que nous sommes tombés sur la tête! Parce que nous sommes dans le monde numérique, les fondamentaux ne devraient pas être les mêmes? Nous ne voulons pas d’inégalités entre citoyens concernant leur accès aux services publics. Le web ne fait pas exception.

Pensez-vous que la population comprenne bien les enjeux sur la table?

Probablement pas encore assez. Une prise de conscience doit survenir. Je souligne que nous sommes également en faveur d’un identifiant unique. Mais l’organe qui l’émet doit être contrôlé démocratiquement. Le débat ne porte pas sur l’efficacité ou non en général de l’Etat par rapport aux entreprises. Le projet peut être bien ou mal mené, par l’Etat comme par des privés. Ce n’est pas le problème. Le problème, c’est que l’identification est une tâche régalienne qui ne doit pas être abandonnée à des opérateurs en quête de profit. Cette identité numérique pourrait ultérieurement servir à nos rôles de citoyen, d’étudiant, de patient. Il faut absolument garder une indépendance et un contrôle démocratique à l’égard des puissances économiques, sinon notre dépendance numérique à leur égard deviendra irréversible.

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