L’audit est daté du 28 juin 2013 et est adressé à Chuck Hagel, secrétaire américain à la Défense. Dans une lettre qui l’accompagne, John Sopko, l’inspecteur général spécial pour la reconstruction de l’Afghanistan (Sigar), tire la sonnette d’alarme. Il exhorte le Pentagone à renoncer à acquérir 30 hélicoptères russes Mi-17 et 18 avions PC-12 NG construits par la société suisse Pilatus.

Motif: l’Afghan Special Mission Wing (SMW), une unité spéciale des forces aériennes afghanes, n’a pas le personnel, ni l’expertise pour voler avec de tels appareils et pour les entretenir. A la fin de ­janvier 2013, le SMW ne disposait que de 180 personnes alors que, pour qu’il puisse être efficace, il aurait besoin de 806 personnes. Il devrait disposer de 188 pilotes et 385 mécaniciens. Il n’en dispose respectivement que de 42 et 86. Dans un pays où l’alphabétisation des adultes n’est que de 26%, explique l’audit, la tâche promet d’être difficile.

Le contrat de 18 PC-12 NG est juteux. Il se chiffre à 218 millions de dollars. Le Pentagone a passé la commande en octobre 2012, non pas directement auprès de Pilatus à Stans, mais par l’intermédiaire de la société californienne Sierra Nevada Corporation. Porte-parole du Pentagone, William Speaks ­explique ce choix: «Pour les forces afghanes, ce sont des avions faciles à piloter et à entretenir.» Les appareils suisses sont plus puissants que ceux de la concurrence. Ils sont aussi équipés d’une cabine pressurisée qui leur permet de voler à plus haute altitude et d’être plus discrets. Un atout essentiel pour les entraînements.

Un tel contrat pose à nouveau la question sensible de l’engagement de Pilatus dans des pays en guerre comme l’Afghanistan. Récemment, le Washington Post révélait que l’armée américaine utilisait des PC-12 «camouflés en avions privés» au Burkina Faso, en Ouganda et au Kenya pour traquer Al-Qaida (LT du 21.06.2013). L’Afghan Special Mission Wing, créé en 2012 sur recommandation de l’OTAN, a deux objectifs: combattre le narcotrafic et le terrorisme dans l’optique du départ des troupes américaines et de l’OTAN d’ici à la fin 2014. Selon l’ONU, 90% de l’opium vendu à travers le monde proviennent des champs de pavot afghans. S’attaquer à ce commerce est jugé essentiel, car les profits substantiels tirés de ce commerce alimentent en partie les caisses des talibans.

Les théâtres d’opération des ­avions Pilatus et des hélicoptères russes sont clairement définis. Les appareils doivent être organisés en quatre escadrons. Deux à Kaboul dotés de 8 PC-12, un à Mazar-i-Charif (4 PC-12) et un dernier à Kandahar (4). Deux Pilatus restent à la disposition du Ministère afghan de l’intérieur pour des missions de soutien et l’évacuation de blessés.

Contacté par téléphone, Markus Kälin, assistant du président du conseil d’administration de Pilatus Aircraft Ltd, déclare n’avoir aucune indication sur un risque d’annulation du contrat. Dans sa réponse à l’audit, le Pentagone précise il est vrai qu’il ne renoncera pas à l’achat des appareils. Ce serait contraire à l’intérêt national et à la volonté d’autonomiser les forces afghanes.

Markus Kälin ajoute que de telles acquisitions par les forces armées américaines ne sont pas rares. Plusieurs PC-12 civils ont déjà été achetés sur le marché. Seront-ils utilisés à des fins militaires? Le représentant de Pilatus ne souhaite pas se prononcer sur le sujet.

A Berne, le contrat de 218 millions a suscité une interpellation de la socialiste Evi Allemann déposée le 12 décembre 2012. Membre de la Commission de la politique de sécurité du Conseil national, elle s’interroge sur l’utilisation des PC-12 NG Spectre rebaptisés aux Etats-Unis U-28A: «Quel est le risque que de tels appareils soient utilisés pour commettre des violations des droits de l’homme?»

Sollicité, le Secrétariat d’Etat à l’économie précise: «Les PC-12 exportés de Suisse sont exclusivement des versions civiles standards qui n’ont aucun attribut militaire. C’est pourquoi l’exportation de ce type d’appareil n’est soumise ni à la loi sur le contrôle des biens, ni à celle régissant le matériel de guerre.» Dans sa réponse à Evi Allemann, le Conseil fédéral souligne que le PC-12 NG est un «avion polyvalent, qui peut être utilisé comme avion d’affaires, comme avion de ligne ou de transport ou encore comme ­avion-ambulance.»

En Afghanistan, leur utilisation sera pourtant tout autre. Elle s’inscrit dans la lutte contre le narcotrafic et le terrorisme. La Suisse ne se juge pas responsable de leur usage final: les avions du type PC-12, modifiés par Sierra Nevada à des fins militaires et exportés ensuite vers des Etats tiers, «sont soumis, conclut le Seco, aux dispo­sitions concernant le contrôle à l’exportation en vigueur aux Etats-Unis».

«Il ne serait pas dans notre intérêt national de suspendre l’achat de 48 appareils»