Quelque part dans le ciel d’Afrique, un avion à hélice tournoie en bourdonnant, comme pour scruter le sol. Tourisme? Voyage d’affaires? Non, lutte contre le terrorisme. Une guerre secrète que l’armée américaine mène depuis au moins cinq ans à l’aide d’appareils suisses, relatait le Washington Post dans une enquête très fouillée publiée la semaine dernière.

Selon le journal, l’armée américaine utilise des Pilatus PC-12 «camouflés en avions privés», pour ne pas se faire remarquer sur les petits aéroports africains d’où ils opèrent, au Burkina Faso, en Ouganda ou au Kenya. Les appareils sont chargés jusqu’à la gueule de senseurs en tout genre: détecteurs infrarouges, caméras capables de zoomer sur un individu à 10 kilomètres et radars à ouverture synthétique, dont l’antenne fixe n’est pas perturbée par les échos du sol.

Ce sont les forces spéciales de l’armée, et non la CIA, qui équipent ces appareils pour une lutte semi-clandestine visant Al-Qaida au Maghreb, le groupe terroriste Boko Haram au Nigeria ou les shebab somaliens. Une large partie de ces opérations est confiée à des sous-traitants privés.

«Ces gens sont souvent d’anciens militaires, qui installent l’électronique à bord et servent d’opérateurs dans les avions», explique un analyste du GCTAT, un institut d’étude du terrorisme basé à Genève.

En 2011, Sierra Nevada, l’entreprise en charge des programmes de surveillance en Afrique baptisés Creek Sand et Tusker Sand, a empoché plus de 817 millions de dollars de commandes de l’Etat américain, dont 355 millions d’«accessoires et composants divers pour avions».

La nature exacte des missions effectuées par les PC-12 est couverte par le secret militaire, mais leur caractère indirectement meurtrier ne fait guère de doute. Selon le Washington Post, il s’agit notamment de transporter des commandos chargés de «traquer et tuer des suspects de terrorisme». Le profil LinkedIn d’un ancien employé de R4, une société qui gérait une flottille de Pilatus depuis Entebbe, en Ouganda, est assez explicite à ce sujet. Il mentionne, parmi les tâches qu’il a effectuées, «l’entraînement de forces locales africaines», mais aussi la «préparation du ciblage de personnalités ennemies de grande valeur et l’exécution des missions de combat subséquentes.»

Depuis 2005, l’armée américaine a officiellement acquis 21 PC-12, rebaptisés U-28. Selon le Pentagone, ils servent à «libérer les forces spéciales des infrastructures lourdes» et à leur donner une «liberté de mouvement». Ils ont servi en Irak et en Afghanistan. Mais un blog spécialisé estime que les Etats-Unis utiliseraient en tout près de 40 PC-12, dont plusieurs maquillés en ­avions civils et peints de couleurs vives.

Le choix de l’avion suisse s’explique bien, selon les spécialistes consultés par Le Temps. Facile à piloter, il peut embarquer beaucoup d’électronique et du personnel pour s’en servir. Il vole bien et longtemps, est économique et peut décoller de pistes en terre courtes ou en mauvais état. Un document du Pentagone déniché par le Washington Post précise que «le commandement africain [de l’armée américaine] préfère de loin l’utilisation du Pilatus PC-12/47E NG comme plateforme de senseurs.» Le fabricant basé à Stans (NW), de son côté, ne fait pas de commentaires.

Ce silence est compréhensible, car l’utilisation de Pilatus au combat est un vieux sujet de scandale en Suisse. Des avions «d’entraînement» ont déjà bombardé des rebelles en Birmanie ou au Tchad. Berne a ensuite interdit l’exportation de tels engins vers des pays susceptibles d’être impliqués dans un «conflit interne ou international». Ce qui n’a pas empêché Pilatus de vendre, cette année, 75 PC-7 à l’Inde et 55 PC-21 (un modèle plus évolué) à l’Arabie saoudite.

L’exportation du PC-12, elle, n’est soumise à aucune restriction. Comme le Secrétariat d’Etat à l’économie l’expliquait samedi sur le site du Tages-Anzeiger , Berne considère qu’il s’agit d’un appareil purement civil.

Les Etats-Unis utiliseraient en tout près de 40 PC-12, dont plusieurs maquillésen avions civils