Défense

Les pilotes de l’armée défendent leurs ailes

Ce lundi, le Conseil national se penchera en deuxième instance sur le budget nécessaire à l’acquisition de nouveaux avions de combat. Sur la base aérienne de Payerne, les développements du dossier sont suivis avec la plus grande attention

Une alarme retentit, deux hommes font irruption au pas de course, enfilent en vitesse des pantalons «anti-G» et se dirigent vers leur F/A-18. Outils de travail indispensable des pilotes suisses, les 30 monstres de métal de 17 mètres de long pour 14 de large prennent de l’âge. Il faut les remplacer, dit le Département de la défense. Et vite. Ce lundi, le Conseil national se prononcera en deuxième instance sur une enveloppe de 6 milliards à cet effet. Puis ce sera au tour du peuple de trancher, fin 2020. Et s’il dit non, préviennent les militaires, l’armée de l’air c’est fini, la sécurité de la Suisse est menacée, sa souveraineté aérienne enterrée. Mais quelle utilisation notre pays fait-il réellement de ses «Formule 1» des airs? Reportage sur la base militaire de Payerne, auprès de ceux qui les manœuvrent tous les jours.

Les missiles qui ne servaient jamais

«A plein régime, le pays est traversé d’est en ouest en douze minutes», sourit Benjamin Matthey. Pilote professionnel depuis environ dix ans, ce Chaux-de-Fonnier nous sert de guide entre les effluves de gasoil. «Je suis de piquet pendant cinq à sept semaines par an, dit-il. Trois jours et demi ici, trois jours et demi à la maison. De 06h à 22h. Nous assurons la permanence à deux personnes, quatre fois par semaine.» Ces horaires sont testés depuis le début de l’année. Avant ça, jusqu’en 2016, la police aérienne n’était opérationnelle qu’entre 8h et 12h et de 13h30 à 17h, week-end excepté. Un avion détourné sur Genève avait ridiculisé le système en 2014: il avait dû se faire escorter par des chasseurs italiens et français car les Suisses étaient au repos. Après ce camouflet, les plages horaires ont déjà changé deux fois et, dès 2021, le système sera opérationnel 24 heures sur 24, 365 jours par an.

D’ici là, les quelque 100 pilotes de chasse suisses s’entraînent. «En quinze minutes, l’avion décolle, explique Benjamin Matthey. On reçoit la mission avant le décollage, ou parfois seulement une fois en vol.» Il y a cependant aussi de véritables engagements. En 2018, l’armée a compté 245 «live missions» et 16 «hot missions». Les premières sont de simples escortes d’aéronefs d’Etat survolant le pays, les secondes sont les plus critiques: l’interception en vol d’avions qui violent l’espace aérien suisse ou se trouvent dans une situation d’urgence. Et pour les cas extrêmes, quatre missiles de modèle Amraam et Sidewinder guidés respectivement par radar et infrarouge sont là pour convaincre les plus récalcitrants. La dernière fois qu’un jet suisse a dû en tirer un? «Jamais, reconnaît Benjamin Matthey. Les pilotes s’entraînent toutefois de temps en temps avec le canon situé dans le nez de l’appareil.»

«Hot missions» et calendrier sexy

Pris par la discussion, à peine le temps de s’abriter derrière un mur pour éviter d’être grillé par le souffle des 60 000 chevaux des montures du lieutenant-colonel Thomas Peyer et du major EMG Cédric Aufranc, qui s’élèvent en trombe dans le ciel. «En général, il y a en tout cas un vol par jour, poursuit tranquillement le capitaine Matthey. Pour s’entraîner.» Les mécaniciens referment les portes de la halle, le silence retombe momentanément sur la base. Et le tour continue: «Voici notre cantine», indique distraitement notre guide du jour. Accroché au mur, un calendrier sexy rappelle que la première femme pilote de chasse n’a intégré les lieux qu’en début d’année. «Shotty (son surnom) est en Angleterre pour des entraînements de vol de nuit, explique son collègue. En Suisse, ce n’est autorisé que le lundi.» Outre ce genre d’exercice de formation, les «hot» et «live missions» et la surveillance du ciel de Davos une fois par année, que font les pilotes?

«Beaucoup d’entre nous participent à des shows aériens, dit Benjamin Matthey. Moi je suis dans le PC-7 Team. Neuf avions, une quinzaine de démonstrations chaque année, la plupart en Suisse, quelques-unes à l’étranger. Récemment nous étions en Espagne, en Grèce et à Malte. Cette équipe de démonstration occupe environ un quart de mon activité.» Quel but remplissent ces acrobaties? «Il s’agit avant tout d’inspirer la nouvelle génération, dit le pilote. Convaincre les jeunes de s’engager dans ce magnifique métier. Depuis peu, les candidatures sont moins nombreuses.» Au vu de l’agenda des Forces aériennes suisses et du coût élevé – une heure de vol en F/A-18 est estimée à environ 30 000 francs –, le pilote comprend-il pourquoi des voix s’élèvent contre le renouvellement à grands frais de la flotte helvétique?

La nécessité d’avoir de gros moteurs

«Il est écrit dans la Constitution que la Suisse a une armée, répond le militaire. Et l’aviation en fait partie. Si nous voulons continuer à assurer la mission de protection du ciel qui est la nôtre, nous devrons inéluctablement remplacer les F/A-18. Ces derniers ont été achetés pour 5000 heures de vol, ils en ont déjà effectué 3500. Bien sûr, ils ont été améliorés au fil des années, comme on update le logiciel d’un ordinateur. Mais il vient toujours le moment où toute la machine doit être changée. Le petit territoire suisse use en outre plus rapidement les avions, qui sont poussés dans leurs derniers retranchements dès le décollage. Aux Etats-Unis, les pilotes effectuent de longs survols pour arriver vers leur lieu de mission. Ici c’est impossible. La structure des jets est mise à rude épreuve.»

Pour couvrir un territoire si petit, ne pourrait-on cependant pas se contenter d’aéronefs un peu plus modestes? «Seul un avion de chasse peut intercepter un avion de ligne en infraction dans notre espace aérien, explique patiemment le pilote. Les appareils commerciaux naviguent au-delà de 10 000 mètres d’altitude à des vitesses atteignant 1000 km/h. Il n’existe pas d’alternative aux chasseurs pour les intercepter dans ces conditions. La petite taille du pays demande en outre précisément d’être extrêmement rapide. Si nous ne le sommes pas, les contrebandiers peuvent entrer et sortir de notre juridiction avant que nous n’ayons pu intervenir et notre souveraineté aérienne est inexistante. Et, vu l’ampleur de la polémique suscitée à Genève en 2015, vous constaterez qu’il est hors de question de déléguer la police du ciel. L’équation est simple: pour défendre notre espace aérien, il nous faut des chasseurs. Et pour continuer de pouvoir le faire dans le futur, il faut renouveler la flotte.» Combien d’appareils doit-elle contenir?

Métro, F/A-18, dodo

«Selon les rapports officiels, un minimum de 30 avions est nécessaire, répond l’aviateur. Mais davantage serait mieux pour la sûreté du pays. Car c’est une acquisition qui nous accompagnera durant 30-40 ans, sans compter qu’un pourcentage élevé de la flotte est constamment en maintenance et donc parfois inutilisable pendant des mois.» Quant au modèle privilégié par les pilotes, nous n’en saurons pas plus. Ceux-ci ont été instamment priés par le Département de la défense de faire profil bas sur la question.

En attendant le verdict populaire, le capitaine et ses collègues croisent les doigts, et vivent leur passion. L’heure de commencer à se préparer approche justement pour Benjamin Matthey, dont le planning prévoit un vol l’après-midi. Une journée de travail comme tant d’autres pour ce calme trentenaire domicilié à Estavayer-le-Lac, qui passera sa fin de journée assis seul dans une machine de 20 tonnes cintré dans un pantalon anti-G lui évitant de s’évanouir en transperçant le vide céleste à 2000 km/h. La routine.

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