Le Service valaisan de la chasse l'a gardé en travers de la gorge. A peine diffusé le 19 janvier, son long communiqué avait été mis en doute. L'information avait de quoi surprendre: trois jours auparavant, assuraient les fonctionnaires du canton, un touriste allemand avait été attaqué par un lynx aux Agettes, près d'un chalet au-dessus de Sion. Perché sur un pin sylvestre, le prédateur avait bondi sur le promeneur et l'avait griffé au bras avant de s'enfuir. Du jamais vu.

Face aux interrogations qui lui furent retournées, le Service de la chasse ne parvint pas à faire état d'un indice tangible établissant que le félin était effectivement l'auteur de l'agression. Les jours ont passé, on a pu croire que le doute subsisterait et que l'affaire était classée. C'était mal connaître les hommes du service impliqué, qui ne sont pas du genre à se laisser tourner en dérision. Aussi ont-ils fait appel aux biologistes du Kora, le groupe mis sur pied au niveau fédéral pour gérer le dossier des grands prédateurs en Suisse.

Leurs spécialistes se sont retrouvés le 23 janvier dans les bois au-dessus de Sion, à environ un kilomètre de l'endroit où s'était déroulé l'épisode litigieux. Après cette agression extraordinaire, les agents fédéraux n'avaient pas caché un certain scepticisme mais n'avaient pas exclu qu'un jeune lynx eût pu la commettre. Ils avaient donc engagé leurs homologues valaisans à surveiller le secteur pour repérer l'éventuelle présence du félin.

Bingo! Peu après cette recommandation, le Service cantonal de la chasse a entendu un automobiliste lui affirmer qu'il avait aperçu un lynx dans la lueur de ses phares. Les gardes-faune ont bien sûr arpenté la région et ont fini par tomber sur des traces qu'ils ont pensé être celles d'un lynx. C'est cette piste qu'ils ont voulu faire vérifier par l'autorité fédérale.

Un émissaire de la Confédération raconte aujourd'hui comment il a été accompagné sur les lieux par deux des Valaisans en charge de l'affaire: Yvon Crettenand, le biologiste du Service de la chasse, et le garde-chasse Georges Mayoraz. La zone boisée n'était pas idéale pour pister, se souvient le biologiste fédéral. Une légère couche de neige rendait l'identification plus difficile. Il lui est néanmoins apparu que ces traces ne pouvaient pas être celles d'un lynx, mais plutôt celles d'un blaireau.

La distinction entre les empreintes de ces deux animaux n'est en principe pas difficile à faire. Le félin laisse une marque bien plus ronde et plus grande, avec quatre doigts disposés en arc, tandis que la patte du blaireau est plus allongée, avec cinq doigts «en ligne», prolongés par la marque généralement visible de ses griffes qu'il ne peut rétracter, contrairement au lynx.

On imagine la déconvenue des représentants du Service de la chasse qui, jugeant qu'il pouvait s'agir d'un jeune lynx, ont insisté pour que des photos de ces traces soient prises par le biologiste du Kora. Un peu de sang retrouvé dans une empreinte a également été prélevé. Afin qu'il ne puisse y avoir de doute, ces éléments ont été analysés à Berne. Résultat: les traces étaient bien celles d'un blaireau.

Ce constat renforce le doute autour de l'histoire de l'agression du touriste allemand par un lynx. Une thèse qui avait été déjà passablement entamée par divers éléments. Le touriste blessé n'a en effet laissé aucune trace de son passage dans un hôpital de la région. Ce médecin allemand d'une cinquantaine d'années s'est également débarrassé de sa veste qui portait la marque des griffures. Largement diffusée, la photo des blessures sur son avant-bras fait, selon un avis médical, davantage penser à des brûlures. En outre, l'analyse des quelques poils retrouvés sur l'arbre n'a pas permis de déterminer de quel mammifère ils provenaient. Cela aurait tout aussi bien pu être un chat. Enfin, les branches du pin sylvestre paraissent trop fines pour avoir pu supporter une bête de la taille d'un lynx.

La confusion entre les empreintes d'un lynx avec celles du blaireau conduit à de nouvelles questions embarrassantes pour le Service de la chasse. Comment ses fonctionnaires ont-ils pu se méprendre aussi grossièrement? Y a-t-il eu erreur, précipitation, ou défaut de compétences? Cela dit, ce nouveau rebondissement ne signifie pas pour autant qu'il n'y ait pas de lynx dans la région. Car les biologistes fédéraux le reconnaissent volontiers, ce secteur boisé est un territoire idéal pour le félin honni, tout particulièrement durant la période de frai qu'il vit actuellement. Lynx ou blaireau, le mystère des Agettes se prolonge.