L’armée déserte (4/5)

Place d’armes de Moudon cherche vocation

Les troupes sanitaires, installées en Broye-Vully depuis trente-six ans, vont déménager à Chamblon (VD). Le site de Valacrêt en impose avec son ancien hôpital enterré sous les casernes. Il se cherche un avenir

Une voiture s’arrête devant deux jeunes recrues qui montent la garde. «C’est ici le Passeport Vacances?» Pas vraiment, même si la place d’armes de Moudon, par sa surface et son emplacement en lisière de forêt, a de quoi susciter la confusion. L’imagination tourne d’ailleurs à plein régime lorsqu’on visite ce site que l’armée quittera entre 2022 et 2025. Un festival, un parc d’innovation, un complexe hôtelier, des studios de cinéma? Les possibilités de reconversions théoriques sont innombrables.

L’armée s’étend aujourd’hui sur 55 hectares à Moudon. Elle exploite 20 bâtiments dont cinq casernes aux allures d’écoles d’une capacité de 775 lits. En contrebas se trouvent une salle et un terrain de sport. Un restaurant, inexploité aujourd’hui, jouxte l’entrée. Comme dans un hameau. Sa valeur? L’adjudant-major René Salzmann, qui fait le tour du propriétaire, ne se risque à aucune estimation. Mais une chose est sûre: ici, tout est taillé, entretenu, ripoliné, impeccable. «Nous sommes des troupes sanitaires! s’exclame René Salzmann. Premièrement, nous avons de l’ordre. Deuxièmement, l’intendance nous aide beaucoup. Et troisièmement, en tant que troupes sanitaires, nous essayons de tenir nos standards d’hygiène.»

Cinquante-quatre lits en soins intensifs

C’est encore plus frappant dans les entrailles de la place aux longs couloirs luisants et pourtant déserts. En 1973, lorsque la décision est prise de construire ici des casernes pour accueillir des troupes devenues indésirables à Lausanne, la Berne fédérale y adjoint, sous terre, le deuxième hôpital militaire de Suisse romande.

Il y avait là jusqu’en 2003 l’équipement nécessaire pour faire de la radiologie, opérer, assurer les urgences avec une capacité de 54 lits en soins intensifs. «Depuis 2003, cet hôpital militaire est devenu un lieu d’instruction. La partie technique n’est plus exploitée», précise René Salzmann. L’adjudant-major ouvre une salle où s’alignent des lits au confort pourtant moderne. «Nous avons gardé des lits au standard civil. Ce que nos recrues apprennent ici, elles vont ensuite le servir en hôpital ou en EMS pendant quatre semaines pour décrocher un certificat d’aide-soignant.»

En surface, les casernes abritent des salles de cours qui viennent compléter l’instruction des troupes sanitaires. «Tout le monde apprend ici à faire des prises de sang, des injections sous-cutanées et des perfusions. Certains rigolent des sanitaires… On ne tire peut-être pas au lance-mines, mais on fait ce genre de choses!» sourit fièrement René Salzmann.

Site stratégique pour l’asile?

Pour occuper les dortoirs, des cours d’autres troupes de l’armée ainsi que des civils viennent séjourner sur la place d’armes de Moudon. «Comme un hôtelier, nous essayons de remplir au mieux les 700 lits», commente René Salzmann. Mais dans quelques années, l’armée quittera ces grandes surfaces. «Nous partirons dès que la caserne de Chamblon sera prête à nous accueillir. Il y a encore quelques rénovations et transformations à faire», précise Dieter Baumann, le commandant de la place d’armes de Moudon.

Les autorités communales ne sont pas pressées de voir ce déménagement se réaliser. La Confédération, propriétaire du site, envisage de transformer la place d’armes de Moudon en centre de réserve pour migrants. Il s’agit d’une éventualité, au cas où le bail du centre fédéral d’asile de Perreux (NE), 480 places, ne pourrait être renouvelé en 2028.

La commune, comme le canton, s’y oppose. «Ce n’est qu’une éventualité, c’est vrai, mais elle est bien présente dans les plans de la Confédération. Or ce n’est une solution ni pour Moudon ni pour la région, estime Carole Pico, la syndique de la ville. Nous accueillons déjà deux bâtiments cantonaux d’asile de 150 à 170 places. Nous exprimons là un souci d’intégration.» Mais que faire de ce site imposant? Le départ de l’armée est vécu comme un coup dur pour l’économie dans la région. Un comité de pilotage sera formé cet automne avec le canton, la commune de Moudon et celle de Syens. «Nous allons travailler à la réaffectation de la place d’armes. Un centre de formation, un incubateur pour start-up ou encore un centre sportif? Il y a du potentiel», évoque la syndique.

Dailly, miroir inversé

Le sort de Moudon suit ainsi la trajectoire inverse de Dailly. Au-dessus de Lavey (VD), le site de la forteresse sera lui aussi abandonné par l’armée, sans doute à la fin de l’année déjà. Mais le Conseil d’Etat vaudois verrait d’un bon œil l’ouverture d’un centre fédéral d’asile à cet endroit-là. Le 20 juin dernier, le comité de pilotage asile a toutefois donné un préavis très défavorable à Dailly. Trop excentré, exploitation trop coûteuse, problème de sécurité sanitaire: il recommande au Conseil fédéral d’abandonner cette option. Que deviendra le site de Dailly? Une partie des galeries souterraines de cet ancien fort d’artillerie est déjà accessible au public par l’entremise de la Fondation historique de Saint-Maurice. L’avenir des bâtiments en extérieur – salles d’instruction, dortoirs, etc. – suscite en revanche moins d’appétit qu’à Moudon.


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