«A la fin de l'année, Mouwafac el-Rifai sera remplacé dans la prison lausannoise de Bois-Mermet par une personne plus modérée et davantage ouverte au dialogue interconfessionnel.» La phrase employée la semaine dernière par le chef du Service pénitentiaire vaudois, Olivier Durgnat, pour annoncer qu'il suspendait sa collaboration avec l'imam du Centre islamique de Lausanne, trop attaché à une pratique rigoriste, est révélatrice d'un nouvel enjeu pour les prisons suisses: sa population carcérale de confession musulmane.

Avec plus d'un tiers de détenus originaires des Balkans, d'Afrique de l'Ouest, du Maghreb ou du Moyen-Orient – zones ravagées par des conflits qui ont déstructuré les populations ces dernières décennies –, les services pénitenciers suisses doivent désormais adapter l'organisation de l'accompagnement spirituel apporté à ces prisonniers. Fragilisés et désorientés, souvent mal intégrés, ces derniers sont demandeurs, comme tout autre détenu, d'une aide et d'un dialogue pour donner un sens à leur détention.

Or les aumôniers protestants et catholiques engagés par les prisons ne suffisent plus à répondre à cette demande. Ils expriment eux aussi la difficulté d'accompagner ces détenus à travers leur grille spirituelle et culturelle, même s'ils établissent souvent un bon contact. «Lors de la dernière rencontre des aumôniers de prison de Suisse, d'Allemagne et d'Autriche en juin 2004, la question était clairement à l'ordre du jour, explique le pasteur Martin Burkhard. Ne faudrait-il pas imaginer une aumônerie interreligieuse qui pratiquerait l'écoute et l'accompagnement dans le respect de la dignité humaine et de la personne qui souffre, mais avec les critères et les traditions propres à chaque religion?» Le défi est lancé.

Un défi qui se heurte avant tout au problème de la représentativité des communautés musulmanes de Suisse. Qui représente quel islam en Suisse? Les réponses sont aujourd'hui aussi nombreuses que les différentes cultures et tendances musulmanes sur territoire helvète. D'ailleurs, la plupart des directeurs de prisons ne savent même pas comment se nomme l'imam qui vient officier dans leur établissement, ni à quelle communauté il appartient. «Les imams sont officiellement reconnus par leurs autorités confessionnelles», indique sans autre précision Henri Nuoffer, secrétaire de la Conférence latine des chefs de départements de justice et police. Certes. Mais le cas de l'imam de Bois-Mermet démontre clairement que cette reconnaissance ne suffit pas à garantir une pratique qui convienne à tout le monde et pacifie l'univers carcéral. La question est d'autant plus aiguë que les détenus représentent un terreau social très fertile, car très fragile, pour ceux qui aimeraient se voir désignés comme les détenteurs d'une vérité religieuse, et pour qui accompagner des prisonniers, c'est les ramener à l'islam.

Aujourd'hui, la plupart des grandes prisons suisses font appel à un imam qui vient dire la prière du vendredi soir, plus ou moins régulièrement selon ses disponibilités. C'est le cas de Champ-Dollon (GE), où ce système fonctionne parfaitement depuis plus de dix ans, sans que l'imam ne collabore d'ailleurs directement avec les aumôniers chrétiens, qui assument eux le soutien individuel. Dans les années 90, Tariq Ramadan lui aussi avait essayé d'organiser un accompagnement plus large qu'une simple célébration. Mais les choses ne s'étaient pas faites. La grande prison de Pöschwies, dans le canton de Zurich, va plus loin: elle offre des cours coraniques hebdomadaires animés par trois imams: un Turc, un Albanais et un Egyptien, selon la langue d'origine des détenus. Le directeur de Pöschwies, Ueli Graf, en est très satisfait. Pourtant, dans le rapport d'activité 2003 de la prison, quelques indices laissent songeur: un texte signé par ces mêmes imams mentionne plusieurs fois la politique américaine comme «principale responsable des tensions intercommunautaires», tout en soulignant «qu'un musulman ne trouve réponse à ses problèmes et à ses questions que dans le Coran et la tradition du prophète Mohammed»…

Aux Etablissements de la plaine de l'Orbe, dans le canton de Vaud, Naceur Ghomraci anime avec un collègue la prière du vendredi soir depuis deux ans. Originaire du Maghreb, vivant en Suisse depuis huit ans et travaillant la journée dans une école spécialisée pour enfants handicapés, il a répondu à l'invitation de Catherine Martin, directrice de la prison, qui accédait à la requête écrite d'une trentaine de détenus musulmans: «Monsieur Ghomraci m'a été recommandé par un groupe interreligieux comme une personne ouverte au dialogue.» Une réputation qui ne s'est pas démentie dans l'exercice de ses fonctions. «Je fais la prière 90% en français, avec un peu d'arabe pour les formules. Mon objectif est avant tout de soutenir des personnes pour qu'elles puissent trouver leur place dans la société quand elles sortiront de prison. A travers le Coran, j'aborde des problèmes en relation avec leur situation actuelle. Je viens d'une tradition finaliste qui cherche à interpréter le texte sacré de façon ouverte, sans être prisonnier de la lettre.» Il collabore régulièrement avec les aumôniers chrétiens pour discuter des problématiques des détenus.

Catherine Martin regrette de ne pas pouvoir officialiser les services de Naceur Ghomraci. «Il faudrait pouvoir fidéliser les personnes adéquates. En tant qu'employeur, le canton pourrait aussi dicter ses exigences, ses critères: connaissance des différentes cultures représentées, du système pénitentiaire et du droit suisse, formation dans le travail social, bref, tout ce dont nous avons vraiment besoin au-delà d'une pure connaissance religieuse qui réduirait les musulmans à leur seule confession.»