Connaître la vérité. Savoir pourquoi un parent a été placé de force. Et pourquoi il a été comme ça: muet, isolé, traité comme un paria toute sa vie. Telle est la quête de Clara*, jeune quadragénaire d’origine fribourgeoise. Depuis que la thématique de l’enfance volée est devenue brûlante avec le lancement d’une initiative et le dédommagement demandé pour des milliers de victimes d’une pratique qui avait cours jusque dans les années 80 en Suisse, Clara s’interroge sur son propre passé. Ou plutôt sur celui de son père, Adrien, né en 1927 et décédé récemment, dont elle sait qu’il a été un enfant placé.

Car il n’y a pas que les victimes directes qui ont souffert de mauvais traitements, d’abus ou encore d’une scolarité gâchée. Leurs propres enfants sont aujourd’hui adultes et en gardent eux aussi des séquelles. «J’ai besoin de savoir d’où je viens et de connaître mon histoire familiale. Or mon père ne voulait pas parler de son passé. Il a juste évoqué à une ou deux reprises le fait qu’il avait été adopté, mais sans dire par qui. Un jour qu’il était énervé, il a lancé qu’il avait été vendu à la criée sur un marché. Plus tard, j’ai deviné qu’il avait été accueilli par des proches de la famille qui n’avaient pas d’enfants. Ce qui ne veut pas dire qu’il a été bien traité. Sa scolarité a été minimale. Enfant, il devait surtout casser des cailloux dans une gravière pour ramener un peu d’argent à la maison et couvrir les frais qu’il engendrait, alors même que l’Etat indemnisait les familles d’accueil à l’époque. On lui disait qu’il devait faire ces travaux physiques pour «expier les fautes de ses parents». Toute sa vie, il a eu mal au dos. Il s’est marié très tard avec ma mère. J’ai cru comprendre que sa famille d’adoption ne voulait pas le libérer. Il devait rester à leur disposition. Comme un esclave. Pourtant, à leur décès, il a été déshérité.»

Adrien n’a pas fait un mariage d’amour. Mais le couple a trois enfants, dont Clara. «Nous vivions dans un petit village fribourgeois où tout le monde semblait connaître nos origines. On nous regardait de travers parce que nous étions considérés comme des pauvres. Mon père avait malgré tout pu faire un apprentissage, mais il était simple employé après la faillite de l’entreprise qui l’avait formé. Nous étions méprisés, traités comme si nous avions la peste. J’ai beaucoup souffert de cette exclusion sociale. Je n’ai pas eu une enfance volée mais une enfance blessée. Je n’avais pas d’amies et nous étions considérés comme des parias vivant aux crochets de la société, alors que nous étions juste une famille toute simple, sans histoires», raconte-t-elle.

Une famille toute simple, mais dont Clara ne garde pas de souvenirs heureux. «Mon père était gentil mais il parlait très peu. Je pense qu’il était dépressif car il ne s’intéressait à rien. Il s’est très peu investi dans la vie de famille. Il s’est noyé dans le travail et la prière, sans doute pour survivre. Il n’était pas révolté, il disait que si les gens n’étaient pas jugés dans ce monde, ils le seraient plus tard devant Dieu.»

Il y a une dizaine d’années, Clara a tenté une première fois d’accéder au dossier de son père. En vain, car ce n’est que récemment que les archives cantonales ont adopté des règles beaucoup plus souples pour les victimes d’un placement forcé. Clara a retenté sa chance ce printemps et les Archives cantonales fribourgeoises ont lancé les recherches, sur la base du seul nom de son père, de sa date de naissance et de la commune concernée. «Lorsque les noms de famille sont très répandus dans une région, voire une commune, comme c’est le cas ici, les recherches ne sont pas aisées. On peut même se retrouver face à un véritable imbroglio, car les uns se sont peut-être approprié les enfants des autres sans en référer à l’autorité cantonale», explique Charles-Edouard Thiébaud, qui gère les archives judiciaires.

Après vérification, l’archiviste constate qu’aucun dossier ne porte le nom d’Adrien. Ce qui n’est guère étonnant: les archives du Service des tutelles et des curatelles ont été en grande partie détruites, tout comme celles de la justice de paix. En revanche, l’archiviste trouve dans le registre de l’état civil le nom des parents biologiques d’Adrien: Marie et Justin, les véritables grands-parents de Clara. Ce qui lui permet de remonter le fil de l’histoire. «Même si nous n’avons rien sur une personne, le vécu de ses parents peut déjà éclairer une situation et expliquer le pourquoi du comment», lance Charles-Edouard Thiébaud.

Et c’est le cas. L’archiviste découvre que Marie décède en 1927 d’une septicémie, quelques jours après la naissance d’Adrien, à la maternité de l’Hôpital cantonal de Fribourg. Quant à Justin, il est connu des archives judiciaires. Quelques années après le décès de son épouse, il est condamné pour ivresse et est interné à la Sapinière, une annexe de la prison de Bellechasse réservée aux placements à des fins d’assistance. Une note manuscrite mentionne l’existence de neuf enfants, dont sept sont placés dans la famille proche, deux dans un orphelinat.

Une histoire simple: devenu veuf avec neuf enfants à charge dont le petit Adrien, Justin, domestique, ne parvient pas à entretenir un foyer, il boit, les enfants sont placés. Il est d’ailleurs écrit dans le dossier judiciaire: «Ce domestique est un ivrogne. Il abandonne ses enfants à la charité publique. On le trouve ivre mort à chaque instant ou dans une écurie ou sur la voie publique.» L’inventaire de la Sapinière indique que Justin y entre en 1930 avec dix objets, dont les vêtements qu’il porte. Il en ressort quelques mois plus tard avec un gain de 5,30 francs pour les travaux qu’il y a accomplis. Pendant son internement, une note montre que son employeur a tenté d’intercéder en sa faveur. «J’ai été bien éprouvé de me voir ramasser mon domestique au moment des regains sans avoir pu encore le remplacer. Si vous pouviez le gracier il me ferait grand service mais vous pouvez lui dire à condition qu’il rentre chez son patron.»

Julien, puis Adrien: deux vies échouées. «Même si je n’en sais pas plus sur le placement de mon père, en apprendre l’origine, avec l’emprisonnement de mon grand-père, a été un coup d’assommoir, dit Clara. Je me souviendrai longtemps de ce moment, dans la salle des Archives fribourgeoises, et de l’air lourd annonciateur d’un orage. J’ai été choquée de découvrir que, quelques années plus tard, mon grand-père a encore été jugé pour une infraction à la loi sur les épizooties car il n’avait pas rempli correctement les papiers liés à la vente d’un veau. Mais qui s’est soucié du sort de ses neuf enfants, dont mon père, qui était encore un bébé?»

Les Archives cantonales ont également retrouvé un arbre généalogique de la famille de Clara. La jeune femme pourrait poursuivre sa quête, chercher ses cousins et ses cousines et éventuellement découvrir qui a adopté son père. «Mais je ne pense pas vouloir remuer tout ça. Cette famille a volé en éclats après le décès de Marie, à la naissance de mon père. Peut-être que certains frères et sœurs avaient gardé le contact. Mais j’imagine plutôt que le remariage de mon grand-père, que j’ai découvert sur notre arbre généalogique, a encore davantage distendu les liens, s’ils existaient. Je ne vais pas tenter de reconstruire quelque chose sur ces débris. Je pense d’ailleurs que la greffe ne prendrait pas, et je ne saurais pas quoi leur dire. De plus, ma mère, dont je ne connais pas non plus la véritable histoire, ne souhaite pas en reparler. Mes frères et sœurs non plus.»

Pour sa part, Clara pense avoir brisé la malédiction. Elle a fait des études, couronnées par un doctorat. «Je ne supporte pas l’injustice. Ce n’est pas parce qu’on est issu d’une famille pauvre qu’on doit sombrer à son tour. Ce ne doit pas être une fatalité. Je me suis battue pour faire des études et les payer en travaillant à côté. Elles m’ont permis d’effacer ce tatouage qu’enfant je portais sur le front», estime-t-elle. Et de conclure par une maxime inspirée par Jean-Paul Sartre, dans laquelle elle se reconnaît: «Je ne suis pas responsable de ce qu’on a fait de moi, je suis responsable de ce que j’ai fait de ce qu’on a fait de moi.»

* Tous les prénoms sont d’emprunt

«Un jour qu’il était énervé, mon père a lancé qu’il avait été vendu à la criée sur un marché»