C'est ce qui s'appelle avoir le sens du timing. Le 12 juin prochain, le Conseil des Etats débattra de la motion déposée par le PDC valaisan Jean-René Fournier, qui demande une étude de faisabilité concernant la mise sous terre des chaînons manquants de la ligne à très haute tension Galmiz-Verbois (voir infographie). Prenant les devants, Energie Ouest Suisse (EOS) a déposé hier auprès de l'Office fédéral de l'énergie (OFEN) son projet définitif de tracé pour le tronçon Yverdon-Villarepos. Ce faisant, la société a rappelé la nécessité de boucler au plus vite le réseau national pour sortir la Suisse romande de son isolement. En termes politiques, on nomme cela du lobbying.

Le temps presse

Car EOS est pressé. Selon son directeur général, Hans Schweickardt, les segments Chamoson-Chippis et Yverdon-Galmiz, en projet depuis longtemps, sont indispensables à la sécurité d'approvisionnement de la Suisse romande. Laquelle n'est actuellement accordée au réseau à très haute tension (380000 volts) que par la France. «Cette lacune accroît le risque de panne de courant totale telle que celle qui a plongé 500000 Romands dans le noir en janvier 2005», poursuit Hans Schweickardt. Il espère donc une décision de l'OFEN d'ici à la fin de l'automne pour le maillon valaisan (dont le projet a déjà été déposé) et en 2009 pour Yverdon-Galmiz.

Alarmisme exagéré? EOS est en tout cas sous pression. Dans la Broye vaudoise et fribourgeoise comme en Valais, l'opposition à son autoroute électrique fait rage. Personne ne conteste sa nécessité. En revanche, les voix voulant l'enterrer se multiplient. Une communauté d'intérêts «Haute tension sous terre» a même été fondée, regroupant plus de 20 communes par-delà les frontières cantonales.

Le plaidoyer d'Energie Ouest Suisse pour la construction de lignes en plein air se scinde en trois arguments. Primo, la solution aérienne est la plus fiable pour transporter une grande quantité de courant électrique. En cas de panne, le temps d'intervention est de 24h à 48h, contre plusieurs semaines, voire plusieurs mois, pour des câbles enterrés. Ces derniers provoquent en outre des instabilités sur le réseau des CFF.

Secundo, l'enterrement d'une ligne a un lourd impact sur le sol et le paysage. Cette opération nécessite en effet le creusement d'un tunnel de 4 m à 6 m de large, la construction de stations aérosouterraines de chaque côté du câble ainsi que l'installation de ventilateurs géants.

Enfin, la mise sous terre induit des coûts beaucoup plus importants, de l'ordre de 8 à 15 fois plus chers qu'une ligne aérienne. La facture des projets actuels entre Chamoson et Chippis d'une part, Yverdon et Galmiz d'autre part, se monte à 147 millions de francs. Si ces segments devaient être enterrés, l'ardoise finale se situerait entre 1,2 milliard et 2,2 milliards, selon EOS.

«Les opposants avancent d'autres chiffres, moins importants, en se basant sur certaines réalisations suisses ou européennes. Mais chaque situation est différente, et les comparaisons sont impossibles. Pour les lignes à très haute tension, la solution câblée sous le sol reste l'exception. Elle est imaginable dans certains cas très spécifiques, comme par exemple le tronçon de Palexpo, à Genève, où la mise sous terre était nécessaire en raison de l'exiguïté de l'endroit», note Christian Brunner, directeur transport d'EOS.

Santé en danger?

Ce discours n'émeut guère Michel Bugnon, syndic de Villarepos (FR) et vice-président de «Haute tension sous terre». «Cela fait plus de trente ans que nous entendons ce genre d'arguments, laps de temps durant lequel EOS s'est contenté de déplacer de quelques kilomètres son projet de ligne à très haute tension. Mais le problème n'est pas là. Nous sommes opposés à une ligne aérienne, notamment en raison des méfaits de ce type d'ouvrage sur la santé. Notre credo: il faut commanditer une étude de faisabilité relative à la mise en terre. Elle devra impérativement être exécutée par un organe neutre et indépendant. Selon ses résultats, il y aura lieu de voir ce qu'il convient de faire», expose-t-il.

Michel Bugnon compte sur les parlementaires fédéraux pour qu'ils prennent cette «sage décision». Hans Schweickardt, lui, n'ose même pas y songer: «A l'horizon 2035, notre pays devra faire face à un déficit de production d'électricité de l'ordre de 25 à 30 milliards de kWh. La branche électrique prévoit d'investir 30 milliards pour développer celle-ci. Pour acheminer cette énergie supplémentaire, la Suisse doit impérativement accroître ses capacités de transports.»