Valais

Quand plaine et montagne se prennent à rêver de téléphérique

A Isérables, un téléphérique construit en 1942 permet une vie industrielle à la montagne. 60 ans plus tard, les liaisons par câble attirent à nouveau les Valaisans

Tisser des câbles entre plaine et montagne

Valais A Isérables, un téléphérique construit en 1942 permet une vie industrielle à la montagne

L’idée des liaisons par câble est à nouveau tendance

Entre le petit village de Riddes dans la plaine du Rhône et Isérables, un câble et un seul pylône planté dans une épaule de la montagne. La cabine gravit les 600 mètres en quelques minutes et se glisse dans la gare d’arrivée, au centre d’un immense bâtiment horizontal. Sur la façade, le nom délavé de la première industrie horlogère à s’être installée dans ce village de mille habitants accroché à la pente.

A l’époque, la route est trop compliquée à construire et le téléphérique, financé en 1942 par l’armée pour assurer une liaison stratégique pendant la guerre avec le col du Grand-Saint-Bernard, est le seul lien entre la plaine et la montagne. Dans la petite salle d’attente de la gare d’arrivée, une femme âgée raconte qu’à l’époque il fallait faire de longues files pour prendre le téléphérique. Le seul autre moyen de rejoindre les vignes ou les industries de la plaine, c’était le chemin muletier.

Et puis, une route a été construite malgré tout, à force de tunnels et d’entretien des falaises qui la menacent. Les voitures ont gagné les ruelles étroites et raides d’Isérables et le téléphérique qui s’élance chaque demi-heure n’affiche plus complet. C’est qu’une fois arrivé à Riddes, il faut aller à la gare CFF, à quelques minutes à pied, pour rejoindre une ville. «Le téléphérique est très important pour notre village, mais j’avoue que je ne l’utilise pas pour mes déplacements quotidiens», sourit Régis Monnet, président de la commune. «J’ai un bureau à Aproz et sur les hauts de Montreux. Ils sont trop compliqués à rejoindre par les transports publics. En revanche, quand je pars en vacances, je prends le câble, puis le train», explique-t-il. Et puis les cabines arrêtent de tourner en début de soirée.

Alors, le câble est utilisé par les randonneurs, les enfants en âge de rejoindre les écoles de la plaine et les personnes âgées. Surtout, il a permis à la petite commune de conserver deux industries, des emplois rares en montagne hors du secteur touristique ou de la construction.

«Le téléphérique, c’est comme prendre un ascenseur. Ce n’est pas plus compliqué», explique Samuel Vuadens, cofondateur de Mecatis. La société compte une quinzaine d’employés. Elle imagine et fabrique des machines pour l’industrie. Cette start-up créée il y a huit ans cherchait des locaux abordables pour se lancer. «La commune nous a proposé un loyer intéressant et nous avons trouvé un arrangement financier avec l’Etat du Valais pour l’utilisation du téléphérique. Nous évitons ainsi les prix élevés et les bouchons dans les zones industrielles de plaine. Et puis, il y avait de la main-d’œuvre qualifiée et disponible en Valais dans notre domaine d’activité.» Les marchandises et les employés arrivent par le câble. Chez DSMI, l’industrie voisine, on fait de l’électronique et de l’horlogerie. Une partie importante des employés sont des gens du village.

Il existe cinq liaisons plaine-montagne par câble en Valais, construites dans les années 1940 à 50. Celui qui relie Chalais à la station de Vercorin a été construit pour des raisons touristiques. Au coude du Rhône, la liaison entre Dorénaz et Champex-d’Alesse servait à l’exploitation de mines d’ardoise et d’anthracite. De nombreux autres projets étaient envisagés à l’époque, listés dans l’exposition «Ce Valais qui n’a pas été» actuellement au Musée de Bagnes. Des liaisons jusqu’au belvédère de Nax, au-dessus de Sion, ou jusqu’au village d’Hérémence dans le val d’Hérens étaient imaginées.

Après près de 60 ans de règne de l’automobile, le canton s’interroge sur le retour du câble. En 2011, l’Etat demande à un bureau d’ingénieurs d’analyser sept liaisons possibles par le téléphérique, notamment en direction des stations de Nendaz, Veysonnaz, La Tzoumaz ou Montana. Peu d’entre elles sont jugées intéressantes. Soit parce qu’elles ne permettent pas de drainer suffisamment de passagers hors des flux touristiques saisonniers, les habitations étant réparties sur un territoire trop vaste ou les résidents à l’année trop peu nombreux. Soit parce qu’elles n’ont pas de liaison simple avec un grand axe de transport public.

Quelque temps plus tard, le président de Sion, Marcel Maurer, se met à rêver d’un câble entre la capitale et Les Mayens de l’Hôpital, au pied de la piste de l’Ours, l’une des quatre portes d’entrée dans le domaine skiable des 4 Vallées. Avec le concours de toutes les communes concernées, il vient de fonder une société, TéléThyon, destinée à financer les études et les mises à l’enquête du projet. Une pré-demande de concession a déjà été adressée à la Confédération. «Selon l’analyse de l’Etat du Valais, cette liaison paraissait compliquée parce qu’il fallait croiser la trajectoire des avions, des lignes à haute tension, de l’autoroute… Mais, après une étude détaillée, il apparaît que les obstacles sont parfaitement maîtrisables», explique Marcel Maurer. «L’intérêt de relier la ville, plus exactement la gare de Sion, avec le domaine skiable est flagrant», estime-t-il. «Il est touristique, mais pas uniquement puisqu’on réalise un gain important de temps et de trafic pour le transport des marchandises.»

Sion est particulièrement intéressée par ce fil à tisser avec la montagne. Elle vient de fusionner avec les communes concernées et agit donc sur son propre territoire. Néanmoins, elle dit n’avoir pas vraiment étudié l’impact de cette nouvelle voie de communication sur le développement de la région. Au pied de la piste de l’Ours, il reste des terrains à bâtir, non soumis aux quotas de résidence secondaire imposés par la Lex Weber. Ils appartiennent à des privés, à la bourgeoisie de Sion et au promoteur Jean-Marie Fournier. Il y a aussi la station de Thyon 2000, dont le développement a été interrompu dans les années 80. «La construction du téléphérique ne va pas nécessairement de pair avec un développement de l’hôtellerie ou du parc immobilier. Elle sert surtout le tourisme excursionniste dans un domaine skiable qui ne devrait pas subir trop d’impact du réchauffement climatique», estime Marcel Maurer. «Cette démarche s’inscrit dans une vision de la mobilité qui veut relier les villes valaisannes par un métro urbain, favoriser les zones piétonnes et les vélos dans les centres. On ne peut pas continuer à construire des routes», conclut-il.

«Le téléphérique, c’est comme prendre un ascenseur. Ce n’est pas plus compliqué»

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