L'Union européenne (UE) a voulu frapper un grand coup en déposant une plainte civile, jeudi à New York, contre le fabricant de cigarettes américain RJ Reynolds (RJR). Après avoir été déboutée deux fois par des tribunaux américains, l'UE a aggravé ses accusations contre RJR, qui possède les marques Camel et Winston, en lui reprochant d'avoir «soutenu le crime organisé en blanchissant le produit du trafic de drogue et d'autres crimes». L'Union, qui dit avoir perdu 90 milliards d'euros (environ 135 milliards de francs) du fait de la contrebande de cigarettes en l'an 2000, cite comme complice de ces trafics de nombreuses sociétés, banques et personnes physiques établies en Suisse.

Selon la plainte, RJR a depuis plusieurs années recyclé l'argent d'organisations criminelles en leur vendant, via des intermédiaires, des cigarettes de contrebande. Dans ce but, la société américaine aurait établi dans les années 1990 «des filiales dans des lieux connus pour leur secret bancaire comme la Suisse, afin […] d'échapper à la détection des autorités américaines et européennes». Des changeurs (money brokers) ont fait office d'intermédiaires et permis d'obscurcir le lien entre le cigarettier et les organisations criminelles. La tessinoise Intercambi SA aurait ainsi reçu «de grands paiements en liquide provenant […] du trafic de drogue». L'UE estime que l'argent versé à RJR par Intercambi provenait de «diverses familles de la mafia italienne».

La vénérable société bâloise Weitnauer, fondée en 1865, est décrite dans la plainte comme «un maillon essentiel dans la chaîne du blanchiment» avec une autre société, Algrado, qui vendait des cigarettes produites par RJR et encaissait les profits sur un compte ouvert au Liechtenstein. Un ancien employé de Weitnauer, H., qui réside dans le canton de Vaud, occupait une place centrale dans la «conspiration» décrite par la plainte: ce distributeur était en relation étroite avec une filiale de RJR, North American Duty Free, et aurait eu comme client un Espagnol lié aux célèbres trafiquants de cocaïne colombiens Pablo Escobar et Fabio Ochoa. Un autre proche de Weitnauer, L., établi à Chexbres (VD), disposait d'une licence permettant de faire transiter des cigarettes de contrebande par le Monténégro. Contactée par Le Temps, la société Weitnauer – dont le chiffre d'affaires sur les six premiers mois de cette année s'élève à 519 millions de francs – n'a pas commenté les informations contenues dans la plainte.

L'Union européenne révèle encore que RJR a reçu en 1997 des sommes importantes d'une banque de Nauru, Sinex, qui aurait été créée «presque exclusivement pour blanchir l'argent du crime organisé russe». Après avoir transité par la Bank of New York, ces fonds ont atterri au Credit Suisse First Boston de Genève. RJR aurait également utilisé de fausses factures pour camoufler sa connivence avec les filières de contrebande. Jeudi, la société américaine avait qualifié d'«absurdes» les accusations de l'UE.

«Cette plainte est la plus détaillée de toutes celles déposées par l'UE contre des fabricants de cigarettes», estime Luk Joosens, un spécialiste belge de la contrebande de tabac. Il prédit que des actions similaires vont être engagées contre Philip Morris et Japan Tobacco, qui ont installé leurs sièges en Suisse. «Cette action a plus de chances d'aboutir que les précédentes, car c'est un juge américain qui a conseillé à l'UE de fonder sa plainte sur le blanchiment plutôt que sur des infractions fiscales.» Pour augmenter encore ses chances, l'UE accuse RJR d'avoir violé l'embargo contre l'Irak en y exportant des cigarettes de contrebande et d'avoir recouru aux services du PKK, une organisation terroriste kurde.

Accusée depuis des années de servir de base arrière aux trafiquants de cigarettes, la Suisse négocie actuellement avec l'UE un accord qui permettrait de punir la «contrebande par métier» sur le territoire helvétique. Le 18 octobre, un projet concret a été discuté pour la première fois. Une nouvelle séance de négociation devrait avoir lieu au cours de ce mois, à Berne. Pour l'UE, un accord serait l'aboutissement de plusieurs années d'efforts: le cas du distributeur H. fait l'objet de discussions avec la Suisse depuis 1997.