Prendre pour cible les «artistes d’Etat cajolés». L’ambition est avancée mi-décembre dans son programme 2011-2015 par l’UDC sous le paragraphe «culture». Le parti ne se contente pas d’exposer ses points forts. Il dénonce nommément les trois créateurs que sont Pipilotti Rist, qui a «droit à une rente à vie de Pro Helvetia», Christoph Büchel, «auteur d’une mise en scène pornographique», à Vienne, et le cinéaste Mike Eschmann, «à l’œuvre misogyne et apologétique de la violence». Or, «la culture est l’affaire de gens cultivés», stipule le programme UDC.

D’ordinaire discrets face aux attaques du parti, certains artistes ont choisi de réagir. «Qui veut devenir un «artiste d’Etat cajolé»? La question est posée – sur un ton ironique – depuis le début de l’année par la plate-forme internet «Kunst + Politik». Quelque 230 signataires se portent d’ores et déjà volontaires pour rejoindre ceux pointés du doigt par l’UDC. «Cette façon d’attaquer nommément les gens donne froid dans le dos et rappelle l’ambiance de la Guerre froide», explique l’écrivain Guy Krneta, instigateur de la plateforme. «L’UDC lance une chasse à l’homme, crée des ennemis plutôt que d’engager un débat sur l’encouragement à la culture.»

Veut-on, à l’aube d’élections ­fédérales, raviver les souvenirs d’une affaire Hirschhorn (en 2004, à Paris, l’une de ses œuvres avec un acteur urinant sur une image de Christoph Blocher avait entraîné une coupe des subventions de Pro Helvetia)? L’auteur du programme culturel de l’UDC, le conseiller national Christoph Mörgeli, s’empresse de préciser: «La culture a toujours eu sa place au sein de notre parti. Mais nous avons trop longtemps laissé certains domaines à la gauche, à l’image de l’éducation ou de la culture. C’est normal que nous voulions aussi présenter notre position.»

Dans son bureau, où trône l’effigie de Guillaume Tell, le Zurichois, lui-même conservateur du Musée d’histoire de la médecine de Zurich, dément toute provocation: «Nous avons attaqué les artistes d’Etat en prenant des exemples car il faut les nommer. Nous n’exigeons pas du conformisme mais ne voulons pas de culture étatique.»

Les principaux mots d’ordre sont connus: contre la culture d’Etat, plus d’économie de marché et de culture populaire, la primauté des cantons (qu’ils ont déjà), moins d’acteurs dans la politique culturelle grâce, par exemple, à une fusion de Pro Helvetia et Présence Suisse, moins de «copinage» dans la promotion du cinéma, pas de soutien aux «projets misogynes ou pornographiques». La culture devrait donc retrouver ses «vraies racines». Mais quelles sont-elles et qui les définit? Christoph Mörgeli: «J’attends de la culture qu’elle motive les gens à penser plus loin, leur permette d’oublier leurs soucis et leur dispense du plaisir. Elle doit répondre aux principes de l’offre et de la demande. Par exemple, notre culture populaire crée quelque chose qui plaît.»

Aurait-on peur d’être remis en question par des opinions diverses même si cela peut, comme désiré, «motiver les gens à penser plus loin»? La réponse fuse: «Nous laissons libre champ aux critiques mais ce n’est pas à l’Etat de les soutenir. Par contre, cela peut être la mission de fondations comme «Schweizer Musikinsel Rheinau» [créée par Christoph Blocher, ndlr] encouragées dans ce sens par des allégements fiscaux.» Plutôt que de subventionner des créateurs, Christoph Mörgeli préfère soigner le patrimoine. Même l’aura assurée à la Suisse par des artistes comme Thomas Hirschhorn ou Pipilotti Rist exposée à New York le fait sourire. «Le château de Chillon est plus important que Thomas Hirschhorn. Lui sera oublié dans trente ans.»

La polémique redouble depuis dix jours. L’hebdomadaire Welt­woche, proche des idées de l’UDC, a publié en une des photos d’artistes, accompagnées de la légende: «Chasseurs de subventions talentueux». Des artistes «déjà milliardaires» recevraient des soutiens étatiques généreux (lire ci-dessous). Chaque année, 2,24 milliards de francs de subventions seraient alloués à la culture par les collectivités publiques, note l’hebdomadaire. L’article se réfère aux statistiques fédérales, sans préciser que ces milliards incluent les bibliothèques, les médias ou encore l’entretien des monuments. Et que la Confédération ne consacre que 0,6% de ses dépenses totales à la culture.

Signataire de l’appel de «Kunst + Politik», l’écrivaine Melinda Nadj Abonji, lauréate cet automne pour son roman Tauben fliegen auf du Deutsche Buchpreis ainsi que du Prix suisse du livre dénonce un climat d’agressivité: «Des choses erronées circulent, on mélange tous les soutiens alloués, alors que tous ne viennent pas de l’argent public. Ils font comme si les artistes voulaient cacher quelque chose. Or, si nous affichons nos distinctions, c’est parce que nous en sommes fiers.»

Ces prises de parole d’artistes, «souvent au service de l’Etat», laissent Christoph Mörgeli de marbre. Lui, grand lecteur de Thomas Mann, trouve souvent sa culture «à l’étranger». Parmi les artistes répondant aux normes de l’UDC, il cite Albert Anker, «qui travailla à côté de ses activités de peintre», ou l’écrivain Thomas Hürlimann, situé en marge des idées de gauche. De toute façon, l’UDC n’aime guère que «les artistes fassent de la politique, même dans une démocratie directe, parce qu’ils n’ont pas assez de vue d’ensemble. Bien souvent, ils mentent et cela ne fait pas de bien aux gens.»