Samedi, 9h15. Une centaine de parapluies sont ouverts devant le Palais Eynard. Véronique Palfi, de la Conservation du patrimoine architectural de la ville, n'en revient pas: «Avec ce temps, j'attendais dix personnes.» Cette première affluence donne le ton: en dépit des trombes d'eau, les gens ont répondu présent pour cette quinzième édition des Journées européennes du patrimoine. 37000 participants l'an passé en Suisse romande, combien cette année? Trop tôt pour le savoir. Mais à Genève, où le Centre national d'information pour la conservation des biens culturels (NIKE) et ses partenaires conviaient le public à se rendre dans 22 lieux de délices - le thème de 2008 -, les responsables s'accordent à dire «qu'il y a eu partout beaucoup de monde».

Salle du Conseil interdite

Une déception cependant au Palais Eynard, qui abrite les bureaux du Conseil administratif de la ville. Les gens voulaient voir la salle de réunion du Conseil mais, pour des raisons de sécurité, ces parties sont demeurées inaccessibles au public. Georges, qui a visité le bureau du président français à l'Elysée «du temps de Chirac», lâche: «Ils se prennent pour qui, ces élus genevois?» Véronique Palfi attire alors le groupe vers le Bel Etage ou salon Saint-Léger (1893), qui fut le théâtre de Jean-Gabriel Eynard. Depuis la luxueuse demeure au goût néoclassique édifiée entre 1817 et 1821, la vue sur la promenade des Bastions est magnifique. Chapeau, fine moustache, allure de dandy, Iwo, amoureux des modes et des arts, est venu pour se «rafraîchir la mémoire». Il dit regretter que les beaux bâtiments rachetés par la ville soient le plus souvent «massacrés» «Mais, ici, on a bien conservé l'esprit des choses», se réjouit-il. Plafonds à caissons, longues tentures Empire, décor en trompe-l'œil avec ces faux rideaux, peintures, stucs et bronzes, le faste éblouit les yeux.

Une visite de trois siècles

14 heures. Hôtel Beau-Rivage, quai du Mont-Blanc. Des gens sont venus une heure à l'avance «parce que la suite de Sissi, ça va attirer du monde». Une centaine de curieux sont refoulés. Ivan Rivier, directeur du palace, et une descendante de la famille Mayer, propriétaire de l'immeuble depuis le XIXe siècle, accueillent ainsi les privilégiés: «Bienvenue dans le dernier hôtel privé cinq étoiles de Suisse romande, qui pour la première fois ouvre ses portes.» Frissons. L'établissement séculaire qui abrita aussi le séjour du duc de Brunswick, général et prince allemand éclairé du XVIIIe siècle, est connu pour avoir conservé son âme. «Mais ce n'est pas une vieille dame figée dans un fauteuil, indique le directeur. En 1873, on y a installé le premier ascenseur de Suisse, ensuite la première centrale téléphonique puis la première connexion internet de Genève.» Karine et Alexandra, deux copines, ont programmé de monter à bord du Neptune pour une petite croisière sur le lac, de voir ensuite un Palais puis de s'encanailler en faisant la tournée des anciens bistrots de Carouge, «une visite de trois siècles qui vaut le détour, un vrai délice», croit savoir Alexandra. Mais, avant tout, elles veulent voir les appartements de l'impératrice Sissi.

Les amours de Wagner

Clameur de dépit lorsqu'Ivan Rivier a le regret d'annoncer qu'un client a loué la suite le matin même. Frédéric Python, historien de l'art, console le groupe en l'entraînant via le célèbre patio du palace vers la suite Richard Wagner. «Il avait un faible pour les femmes et c'est ici qu'il cacha ses amours avec Cosima, fille du compositeur Franz Liszt», annonce le guide. «Enfin on parle de délices», chuchote un vieil homme. Canapé à oreilles Louis XV, boiseries d'époque, baignoire en fonte, et ce joyau brut, selon les historiens: une cuvette de W-C couleur bleu hollandais piqué de fleurs. Un peu de Sissi tout de même dans le salon Trémois, où des objets personnels de l'impératrice offerts à la famille Mayer sont exposés: gants, voilettes, chapeaux et même «des souvenirs de roses tirées de son cercueil». Un visiteur observe sur un tableau que les platanes des Pâquis existaient déjà en 1865. «Ces Journées du patrimoine sont des rencontres heureuses entre l'Histoire et les êtres vivants», commente-t-il.

Dimanche, 10 heures, Fondation Hardt à Vandoeuvres. Trois cent parapluies. Une foule pour une première: visiter le domaine du XVIIIe siècle, son réseau de caves voûtées, sa maison de maître, ses intérieurs ornés de faux marbre, ses fenêtres aux verres d'époque et les espagnolettes en bronze ouvragé. Christophe Ganz, un architecte, frôle le domaine tous les matins pour se rendre à son travail. «Enfin pouvoir entrer!» s'exclame-t-il. Il faut enfiler des chaussons bleus pour ne pas rayer ou salir les parquets à damier, ce qui fait rire tout le monde. La demeure acquise en 1950 par le baron Hardt est aujourd'hui un centre de recherches en Antiquité classique. Depuis 1952, une fois l'an pendant une semaine, neuf érudits s'y réunissent autour d'un thème particulier. «Cette année, ils se sont assis là pour penser l'œuvre du dramaturge grec Eschyle, quels veinards!» lance, envieux, Thomas, un étudiant en philo.