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Le plan social pour les 41 du «Matin» va faire référence

Pas de triomphalisme, les employés licenciés sont trop las, après quinze mois de bataille. Mais les mesures bien plus généreuses décidées par le Tribunal arbitral feront date dans le secteur

L’une est devenue Community Manager. L’autre, gardienne de prison. Une troisième, syndicaliste. Sept personnes seulement ont retrouvé un emploi stable qui les fait vivre depuis la fin de l’édition imprimée quotidienne du Matin, le 21 juillet 2018, sur les 41 qui ont été licenciées. Depuis plus d’un an, toutes attendaient un plan social «digne» en rapport avec leurs années de service et leur engagement. Finalement saisi, puisque aucun compromis n’avait pu émerger entre direction et employés, le Tribunal arbitral les a en grande partie entendues, dans sa sentence et son plan social obligatoire rendus publics le 2 septembre, qui créent un précédent dans un secteur fragilisé. Car le tribunal prend en compte que le groupe se porte bien, même si Le Matin était en déficit.

Sur ce sujet: Pietro Supino: «Tamedia a tout fait pour sauver «Le Matin» (mars 2019)

«Tamedia proposait de 1 à 5 mois d’indemnités de non-emploi, on a obtenu 3 mois minimum pour chacun, jusqu’à 12 pour les employés avec le plus d’ancienneté», se réjouit Dominique Diserens, la secrétaire centrale d’Impressum. Ces indemnités seront versées pour autant que la personne n’a pas retrouvé de travail à hauteur de 80% de son taux d’activité au Matin. «Il était temps. La décision du tribunal montre que ce que proposait Tamedia n’était pas correct, complète Melina Schröter, ex-journaliste du Matin passée, au printemps, permanente chez Syndicom. On est contents. Dix personnes vont obtenir 12 mois de salaire. Mais il reste des motifs d’insatisfaction.» Ainsi, le calcul des droits des pigistes et collaborateurs au mandat va faire l’objet de tractations; l’âge n’est pas pris en compte, seule l’ancienneté est retenue – or, des personnes sont arrivées à un âge avancé au Matin, où la moyenne d’âge des licenciés est de 47 ans; enfin, seuls les enfants de moins de 7 ans donnent droit au versement d’un demi-mois d’indemnités supplémentaires. Il n’empêche. «Selon nos calculs, le tribunal accorde en moyenne 45 000 francs à chaque personne licenciée. Nous attendions 67 000, mais Tamedia ne proposait que 16 000» souligne Dominique Diserens.

«Ce plan est nettement mieux que ce que Tamedia nous avait proposé. Mais j’ai perdu mon travail, et un emploi que j’adorais.» Au téléphone, Caroline Piccinin, la journaliste passée Community Manager, reste sobre. Les 41 savent qu’ils ont eu raison de s’accrocher, mais ils sont épuisés. Aucun triomphalisme, mais une immense lassitude. «Il y a eu tellement de coups bas et de revirements qu’on a du mal à y croire, et dans le détail on n’est pas d’accord sur tout. Ce n’est pas encore tout à fait fini.»

Pas tout à fait fini, d’abord parce que Tamedia dispose encore d’une quinzaine de jours pour légalement déposer un recours auprès du Tribunal fédéral. «Il y a toutefois peu de risques car les conditions à remplir sont très exigeantes et je ne vois pas qu’elles puissent être remplies dans le cas d’espèce», explique Me Michel Chavanne, l’avocat des 41, également mandaté par les syndicats Impressum et Syndicom.» Publiquement, Tamedia se montre encore réservé, et il a fallu attendre l’émission Médialogues du 7 septembre pour que le plus grand groupe de presse de Suisse fasse clairement savoir par un communiqué qu’il s’en tiendrait à la sentence du Tribunal arbitral sans aller plus loin. Ce que son chargé de communication (lui-même un ancien du Matin) nous a reconfirmé à l’occasion de cet article.

Pas tout à fait fini non plus du fait qu'on entre désormais dans l’ère de la mise en pratique du plan social décidé par le Tribunal arbitral. Et chacun des 41 devra faire valoir son cas. Calcul de l’ancienneté, présence d’enfants, retour à l’emploi ou pas: il va falloir reprendre contact avec l’employeur, et ce ne sera pas facile car la relation s’est tellement dégradée en quinze mois de conflit.

Victoire syndicale

Que Tamedia soit condamné à payer seul les 30 000 francs de frais d’arbitrage montre bien que le tribunal estime que l’employeur a failli à sa responsabilité, selon les syndicats. L’éditeur tient bon: «Le plan décidé est financièrement en ligne avec celui proposé par Tamedia, même si la structure de ce dernier offrait davantage de mesures ciblées», écrit dans un communiqué le groupe, qui n’a pas tenu à participer à cet article. Le plan initial proposait en effet des mesures de formation ou d’outplacement par exemple, tandis que le nouveau ne comporte plus que des mesures financières. «Tamedia prétend que le coût est le même car il doit bien sauver la face et prétendre que notre combat n’a servi à rien, gronde Melina Schröter, mais il a bel et bien perdu.»

A la direction zurichoise du groupe, on s’était déjà étranglé lors de la grève au Matin, entamée le 3 juillet, puis à l’entrée en scène du gouvernement vaudois, qui avait tenté une médiation inédite. Les 33 pages de la sentence et les 6 pages du plan social imposé par le Tribunal arbitral doivent laisser un goût encore plus amer. «Cette décision est énorme en regard du droit suisse du travail, très libéral, estime Me Chavanne. Elle va évidemment devenir une référence puisque c’est seulement la 2e sentence arbitrale de ce type rendue en Suisse pour un plan social.» «Les grilles d’indemnité devront changer, souligne Dominique Diserens. Jamais un tribunal ne s’était prononcé sur un nombre de mois de salaire à respecter. Qu’il ait tenu à rendre ainsi publics la sentence et le plan social montre qu’il en fait un exemple. Les personnes seront mieux protégées à l’avenir, cela représente des seuils pour le futur, comme les plans sociaux à l’ATS ou à la SSR.» Au passage, la juriste rappelle qu’il faut des syndicats forts pour mener de tels combats, et des membres pour les financer. Contacté pour cet article, l'association Médias suisses n’a pas voulu entrer en matière.

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