Planter un arbre. A l’heure du réchauffement climatique, l’annonce est lourde de sens. Les politiques l’utilisent à l’envi pour répondre aux critiques d’abattage massif ou combattre les îlots de chaleur. Dans les faits, l’arrivée d’un nouveau spécimen est précédée d’une série d’étapes invisibles du grand public: choix de l’espèce, emplacement, mode de plantation, respect des réseaux souterrains en place, ou encore coût. Décryptage à Genève, où la thématique bénéficie d’une attention politique grandissante après des années de tensions. Cette année, le conseiller administratif vert Alfonso Gomez a promis de planter près de 900 arbres. Trois fois plus que la moyenne annuelle.

Une fois l’impulsion politique donnée, les quelque 230 collaborateurs du Service des espaces verts de la ville de Genève (SEVE) entrent en scène. «Véritable petit laboratoire où les essences sont testées ou acclimatées, la pépinière municipale des Bornaches, à Perly, fournit en grande partie la ville, mais certains plants sont également achetés ailleurs», explique Caroline Paquet, dendrologue au SEVE. En général, les nouveaux spécimens ont entre 5 et 7 ans et sont plantés entre novembre et mars-avril. Leur circonférence de tronc atteint alors 20 à 25 cm.

Le choix des espèces varie en fonction de l’emplacement, parc ou rue, et des contraintes techniques. «On essaye toujours de rester dans la cohérence du lieu, souligne Caroline Paquet. Là où on peut se permettre plus de liberté, on teste de nouvelles espèces.» Parmi les arbres indigènes les plus courants: chênes sessiles, chênes pédonculés, érables planes, sycomores, charmes, hêtres ou encore ormes. D’autres spécimens venus d’ailleurs sont également présents sur le territoire genevois: févier d’Amérique, érable de Montpellier, chêne à feuille de châtaignier, pistachier de Chine. Quid des arbres fruitiers? «On essaye de plus en plus de recréer des vergers en plantant des poiriers, abricotiers, poiriers ou encore cognassiers», détaille la dendrologue. Les citronniers, en revanche, ne peuvent pas encore s’adapter malgré un climat de plus en plus chaud.

Un arbre abattu, trois plantés

Depuis juin, les équipes ont commencé à travailler sur le projet de plantation 2021-2022 en visitant chaque emplacement d’abattage. «Auparavant, le principe de base était de replanter au minimum un arbre là où un autre avait été abattu, détaille le biologiste Jean-Gabriel Brunet, adjoint de direction au SEVE et responsable de l’entretien. Dorénavant, on élargit dès que possible cet effectif de remplacement à trois arbres plantés pour un abattu.» En zone boisée, la régénération naturelle est favorisée. Sur rue, la place manque souvent et il faut trouver d’autres emplacements. «Cet automne, les nouvelles arborisations en milieu urbain vont avoir lieu essentiellement dans les parcs, les préaux d’école ou encore les centres sportifs, détaille Caroline Paquet. Les rues ne seront pour autant pas laissées pour compte. Quel que soit le lieu, on tient compte de l’exposition, du rendu paysager, du type de feuillage recherché, avec ou sans floraison.»

Sur rue, l’arbre est planté dans une fosse. Depuis une quinzaine d’années, le volume minimum légal est de 9 m3. «Idéalement, il faudrait 100 m3 pour permettre à l’arbre de se développer pleinement», glisse la spécialiste, soulignant que le système racinaire d’un arbre en pleine terre dépasse son volume extérieur. De fait, un arbre en ville ne remplacera jamais un arbre né en milieu naturel. De même, un arbre planté dans la rue atteindra une taille inférieure à celui planté dans un parc. En milieu urbain, la durée de vie moyenne d’un arbre est de soixante à quatre-vingts ans, sachant qu’il commence à avoir une «belle» couronne au bout de vingt ans.

L’enjeu pour le SEVE: donner un maximum de place aux arbres. «Mieux vaut parfois laisser la possibilité à un beau spécimen de se développer plutôt que d’en planter plusieurs côte à côte qui se retrouveront entravés par la suite», juge Jean-Gabriel Brunet. Est-il contre-indiqué de planter certaines espèces proches les unes des autres? «Il n’y a pas vraiment de contre-indications, répond Caroline Paquet. On évalue surtout la rapidité de développement, si une espèce est plus vigoureuse que l’autre, elle risque de prendre le dessus. Ce qui est intéressant, c’est de relier les arbres entre eux au niveau racinaire. C’est facile dans les parcs, possible dans la rue grâce aux fosses continues.»

Entre 1000 et 20 000 francs

En termes de budget, le prix d’un arbre en ville de Genève oscille entre 1000 et 20 000 francs. Cela dépend notamment du lieu où il est planté, s’il s’agit d’un parc ou d’un contexte urbain. «L’arbre en lui-même ne coûte presque rien, cela va de 200 à 1000 francs par spécimen, souligne Caroline Paquet. C’est la fosse qui coûte cher, ainsi que les travaux de génie civil et l’entretien.» Une fois le choix déterminé, les nouvelles plantations sont répertoriées dans une application mobile. «En creusant, on découvre parfois une canalisation ou un rocher qui nous oblige à déplacer l’emplacement choisi de quelques mètres.»

Une fois planté, le nouveau spécimen bénéficiera d’une attention soutenue durant trois à sept ans. «Arrosage, tuteurage ou encore taille des branches pour former l’arbre, il faut être très vigilant durant les premières années», note Jean-Gabriel Brunet, soulignant toutefois que le but est de choisir la bonne espèce au bon endroit pour qu’il y ait le moins d’entretien possible. «Comme pour la chirurgie esthétique, c’est réussi quand ça ne se voit pas.»

Alors que le débat autour des coupes d’arbres s’est récemment enflammé à Genève, les professionnels revendiquent une approche pragmatique. «On travaille avec un matériel vivant, rappelle Jean-Gabriel Brunet. Bien sûr qu’il faut être attentif à sa conservation, mais il ne sert à rien de se battre coûte que coûte pour un arbre malade qui représente un danger.» En clair, la qualité du patrimoine arboré compte plus que la quantité d’abattages. D’autant que le risque zéro n’existe pas. «La semaine dernière, une branche lourde s’est abattue dans un parc à proximité d’une crèche des Charmilles, raconte le spécialiste. L’arbre, un tilleul attaqué par un champignon vasculaire, était pourri à l’intérieur. On a dû l’abattre.»

Pas une solution miracle

Ces dernières années, l’arbre s’est érigé en symbole de la transition écologique. Si son rôle écosystémique est indéniable – fixer du carbone, rejeter de l’oxygène, réguler la température, fournir de l’humidité, de la fraîcheur ou encore un réservoir de vies animales – il ne constitue pas pour autant une solution miracle. S’il soutient les plantations lorsqu’elles sont réalisées pour durer, Martin Schlaepfer, chargé de cours à l’Institut des sciences environnementales de l’Université de Genève, rappelle toutefois qu’elles n’ont qu’un impact infinitésimal par rapport à la quantité de gaz à effet de serre produite. «A force d’investir dans des initiatives vertes, on risque d’oublier notre responsabilité primordiale de réduire nos émissions», craint le chercheur. A terme, les ambitions politiques en ville risquent par ailleurs d’être entravées par un facteur trivial: le manque de place. «Le problème n’est pas tant l’espace en surface mais en souterrain, souligne Jean-Gabriel Brunet. Entre le gaz, l’électricité, la fibre optique, le sous-sol est saturé.»

Si planter est indispensable, il faut avant tout entretenir le patrimoine arboré existant. En plus des contraintes en milieu urbain, la tâche vire au défi à l’heure du réchauffement climatique. «Pour la plupart des gens, l’arbre est là pour toujours, mais c’est faux, son cycle de vie a beau être très lent, il n’est pas éternel», rappelle Jean-Gabriel Brunet.

Sels de déneigement, réverbération, usage intensif des parcs, piétinement au pied de l’arbre, imperméabilisation des sols ou encore illuminations de Noël: l’arbre subit de multiples stress au cours de sa vie. En ville, les spécimens se retrouvent dans des environnements de plus en plus contraignants et pas naturels. Ils peuvent aussi subir des blessures suite à des chocs de véhicules, des travaux autour de leurs troncs, des canalisations. Autant de coups qui sont des portes d’entrée pour les champignons qui vont dessécher l’arbre.

Certaines espèces vouées à disparaître

Depuis quelques années, le changement climatique joue aussi un rôle. «Les arbres n’aiment pas les changements brutaux, trop rapides, ils n’ont pas le temps de s’adapter», note Caroline Paquet, qui observe par endroits une nette dégradation du patrimoine due au manque d’eau, aux vagues de chaleur ou encore aux précipitations intenses. Une canicule se fait ressentir dès l’année suivante, mais le cumul de stress subi peut avoir des répercussions à long terme. «Certains très vieux arbres âgés de 150 ou 200 ans, notamment des tulipiers, des chênes, des hêtres ou encore des charmes se portent très mal», déplore Jean-Gabriel Brunet, convaincu que certaines espèces, notamment les érables, bouleaux et pruniers à fleurs, vont progressivement disparaître. Avec le réchauffement climatique, de nouvelles maladies venues du Sud apparaissent. Petit à petit, les arbres dépérissent, se fragilisent et sont naturellement moins résistants aux tempêtes. Elles-mêmes de plus en plus violentes, ces dernières sont la cause de 40% des coupes.

Pour tenter de limiter les interventions, le SEVE a instauré le «zéro phyto» en 2012. «Avant, on maintenait des arbres malades sous perfusion coûte que coûte, aujourd’hui, on laisse la nature s’autoréguler», témoigne Jean-Gabriel Brunet. Sans produits phytosanitaires, insectes, champignons et autres éléments essentiels du microbiote de l’arbre sont de retour. «Auparavant, on avait un type de buis qui était tout le temps attaqué par des chenilles, raconte-t-il. On les a laissées faire et puis, au bout d’une année, les mésanges sont venues réguler l’écosystème en mangeant les chenilles.»

Gestion différenciée

De même, un véritable changement de paradigme s’est produit au niveau opérationnel. «Auparavant, on entretenait les espaces verts de manière standardisée, sans vraiment réfléchir au sens du tout propre en ordre», raconte Jean-Gabriel Brunet. Aujourd’hui, avec la gestion différenciée, trois degrés d’entretien existent: le niveau intensif qui représente 1% des surfaces (exemple: l’horloge fleurie), le niveau intermédiaire, qui concerne notamment les pelouses, et enfin le niveau rustique, champêtre, où les équipes interviennent le moins possible. Idem pour l’arrosage qui est désormais effectué en fonction des besoins grâce à un système de tensiométrie, une sonde qui calcule le taux d’humidité au pied de l’arbre. Une technique qui permettra d’économiser entre 70 et 80% d’eau. «En clair, on ne cherche plus à maîtriser la nature, mais simplement à l’accompagner.»

Objet d’une guerre des chiffres, le nombre d’arbres recensés en ville de Genève s’élève à 40 000, hors forêts, selon le SEVE. Une couverture arborée plutôt bonne, mais inégalement équilibrée entre les quartiers. Le secteur de la Vieille-Ville et les Pâquis sont par exemple très peu fournis. La commune compte aussi des forêts urbaines très fréquentées comme le Bois de la Bâtie ou le Bois des Frères. Au total, 70 hectares répartis sur 30 massifs forestiers. Ordonnés pour des raisons sanitaires ou sécuritaires et, plus rarement, dans le cadre de projets d’aménagement, les abattages concernent en moyenne 1% du patrimoine.