«La plancha». Voilà comment certains visiteurs ont renommé l’esplanade de Plateforme 10 le week-end dernier, lors de son inauguration en grande pompe. La température dépassait les 32 °C. Et pour cause: sous l’action du soleil, le site de 25 000 m² (soit cinq terrains de football), dont 20 000 m² sont goudronnés ou construits, transforme les affamés de culture en vulnérables merguez. Une situation qui intrigue, alors que les effets du réchauffement climatique s’intensifient et que Lausanne cultive une image de ville écologique, à grand renfort de moutons brouteurs et de toitures végétalisées.

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Ce jeudi, la conseillère d’Etat sortante Béatrice Métraux présentait justement le premier bilan du Plan climat vaudois, adopté il y a deux ans dans la foulée des mobilisations citoyennes. Sous l’ombre salvatrice d’un tilleul centenaire de Préverenges, la cheffe du Département de l’environnement a annoncé les prochaines étapes de la politique climatique vaudoise (qui seront pilotées par son successeur Vassilis Venizelos et Christelle Luisier), avec un axe fort: «développer les espaces verts en ville», dans le but de «lutter contre les îlots de chaleur». Pour ce faire, le Conseil d’Etat propose un crédit-cadre de 4,5 millions de francs.

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Pas de végétalisation avant 2026

Interpellée sur le règne minéral de Plateforme 10, Béatrice Métraux, visiblement très sollicitée à ce sujet, n’a pu réprimer une réaction d’humeur: «Je l’ai dit et répété, la végétalisation va venir! Il y a eu dans un premier temps la réalisation des musées, et il y aura dans un second temps l’arrivée de verdure et de points d’eau.» Effectivement, des arbres seront plantés en septembre devant le musée Photo Elysée-Mudac, ainsi qu’un bassin avec brumisateurs, un peu comme la place Fédérale à Berne. «Cette végétalisation de la partie sud aurait dû être réalisée pour l’inauguration, mais la pandémie et des problèmes d’approvisionnement nous ont retardés», explique Emmanuel Ventura, architecte cantonal vaudois, qui a piloté le projet Plateforme 10.

Mais ce n’est pas tout. A l’horizon 2026, 1500 m² supplémentaires devraient être végétalisés, en même temps que l’aménagement de l’espace entre la gare rénovée et le site de Plateforme 10. Sauf que cette demande, incluse dans un crédit de 2,8 millions de francs, est arrivée en… 2021 seulement, soit dix ans après la planification de Plateforme 10. Pourquoi un éveil si tardif? «Il faut dire que les mentalités ont considérablement évolué, il n’y avait pas les mêmes préoccupations à l’époque», justifie Emmanuel Ventura.

J’en ai l’absolue certitude: il n’y aura pas de poche de chaleur sur le site de Plateforme 10!

Pour l’architecte cantonal, «la végétalisation est bénéfique, mais elle ne sauvera pas les villes. Il faut également être très attentifs quant au choix des manteaux et à leur couleur, c’est-à-dire construire massif et construire clair. Ce qui a été fait sur Plateforme 10, sur les bâtiments comme au sol, avec un béton beige et un asphalte grenaillé. J’en ai l’absolue certitude: il n’y aura pas de poche de chaleur sur le site de Plateforme 10!»

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La gare, pire îlot de chaleur lausannois

Pour mieux comprendre l’enjeu, reprenons les bases. Qu’est-ce qu’un îlot de chaleur urbain (ICU)? «C’est lorsqu’un espace en ville est sujet à des températures plus élevées que les zones rurales autour, explique l’urbaniste Coline Bovay, qui a consacré son travail de mémoire aux îlots de chaleur lausannois. Deux des facteurs principaux sont le manque de couverture végétale, qui agit comme un «climatiseur» par l’évapotranspiration, ainsi que la densité du bâti et ses matériaux, qui stockent la chaleur. En été, les villes suisses peuvent atteindre 5 à 7 °C de plus que les zones rurales qui les entourent.»

Dans son travail réalisé pour l’Université de Lausanne, Coline Bovay a répertorié les îlots de chaleur de la capitale vaudoise. Verdict: «La gare est l’îlot de chaleur urbain le plus intense en termes de surface et de température. Lors de mes mesures à la surface des sols, il y régnait une température de 10 °C plus élevée que celle au parc de Milan, 600 mètres plus loin.» Etonnant, dès lors, de voir un site aussi minéral à proximité immédiate de la gare, d’autant plus dans une ville qui se veut écologique. «Dans son état actuel, très minéral, Plateforme 10 est effectivement intrigant, estime l’urbaniste. C’est en amont des projets urbanistiques qu’il est nécessaire de penser à cette problématique…»

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