Rien ne semble apaiser les appétits de privatisation de l'UDC. Alors même que la vente de Swisscom est loin d'être achevée, les démocrates du centre s'attaquent à Ruag, la société d'armement propriété de la Confédération. Ils l'ont souligné samedi dernier en assemblée des délégués. Sur le principe, les autres partis n'y sont pas opposés. Mais ils estiment qu'une privatisation rapide de Ruag pourrait interférer avec celle de Swisscom.

L'idée de vendre Ruag ne date pas d'hier. L'entreprise, détenue à 100% par la Confédération, bénéficie d'une marge de manœuvre quasi totale. A gauche comme à droite, son indépendance – c'est la seule entreprise publique qui échappe au contrôle du parlement – suscite des inquiétudes. Et compte tenu de la neutralité, ses opérations à l'étranger pourraient s'avérer délicates du point de vue diplomatique.

Par ailleurs, la vente pourrait rapporter gros: tout comme celle de Swisscom, la valeur de Ruag est largement sous-estimée. Le Département des finances valorise l'entreprise, dont le chiffre d'affaires dépasse 1,2 milliard de francs par an, à 340 millions. Ce ne serait que le 20% de sa valeur réelle. Enfin, la Confédération ne pèse plus qu'un gros tiers dans le carnet de commandes de l'armateur, contre 86% en 1999. Pour toutes ces raisons, il n'y aurait plus de raison à ce que Ruag demeure en mains publiques. Christoph Blocher ciblait, en décembre déjà, Ruag comme le prochain candidat à la privatisation. A ses yeux, le risque que la société finisse en mains étrangères n'a pas la même importance que pour Swisscom.

Ruag dispose déjà d'usines en Allemagne et en Suède, un tiers de ses 5500 employés travaillent à l'étranger, où est réalisé plus de la moitié du chiffre d'affaires. Et le patron de Ruag, Toni Wicky, a récemment confirmé que les groupes européens EADS et Airbus représentaient des actionnaires potentiels.

Voir partir à l'étranger une société qui oriente sa stratégie davantage sur le matériel de guerre que sur la production civile ne préoccupe pas particulièrement les socialistes. Ce qui les dérange, c'est le lien qui pourrait être fait entre ce dossier et Swisscom. Ainsi, pour la conseillère nationale Barbara Haering, ce n'est désormais plus tant une affaire de politique de sécurité que de tactique politique. Grand défenseur du service public, le PS craint de créer la confusion en acquiesçant à la privatisation de Ruag au moment où elle mène son combat majeur contre la vente de Swisscom.

On peut imaginer l'effet qu'aurait la perspective d'une vente de Ruag à EADS et Airbus en pleine campagne référendaire contre la privatisation de Swisscom. Les syndicats pourraient s'en donner à cœur joie pour illustrer le prochain bradage de l'opérateur téléphonique à l'étranger.

Le président du Syndicat de la communication, Christian Levrat, pondère: «Ces dossiers sont distincts. Swisscom est une infrastructure publique, contrairement à Ruag. Et nous n'aurons vraisemblablement pas besoin d'un exemple pour prouver que Swisscom finira à l'étranger.»

Pourtant, à la fois au sein du PDC et parmi les radicaux, les possibles interférences entre les deux objets et leur possible exploitation par les syndicalistes font peur. «A plus long terme, certaines libéralisations sont capitales, comme celle du marché de l'électricité. Or si la vente de Swisscom échoue, on entrera dans une spirale infernale. Accroître les risques en agissant avec précipitation sur Ruag me paraît donc inopportun», tranche le secrétaire général des démocrates-chrétiens, Reto Nause. Pour lui, il faut maintenant prendre des décisions sur Swisscom, attendre de voir si celles-ci reçoivent l'aval du peuple, et ensuite envisager d'autres projets.

Les radicaux sont plus divisés. Pour leur vice-président, Léonard Bender, «donner l'impression que l'on veut privatiser tous azimuts se révélerait contre-productif». Il serait «peut-être souhaitable de mener une réflexion sur la société d'armement. Mais il est trop tôt pour agir.» Même son de cloche chez le Vaudois Charles Favre: «Notre priorité, c'est Swisscom. Il faut éviter toute confusion.»

Le conseiller aux Etats zougois Rolf Schweiger est plus proche de la thèse UDC. «Swisscom et Ruag, c'est des choux et des carottes. On peut parfaitement expliquer les différences aux citoyens. Repousser la décision sur un dossier sous le prétexte fallacieux qu'il pourrait nuire à l'autre revient à ne pas assumer ses responsabilités d'élu.»

Un premier verdict est imminent. Le Conseil fédéral doit définir cette année encore les nouvelles lignes directrices pour Ruag. Mais si le collège paraît unanime sur le fond de l'affaire, il se dit en coulisses qu'il pourrait retarder l'échéance. A moins que Christoph Blocher ne passe à nouveau en force...