C’est un record qui interloque: le 5 avril, pour le premier tour de l’élection au Conseil d’Etat neuchâtelois, pas moins de trente candidats se disputent les cinq fauteuils. Parmi eux, trois sortants, le socialiste Jean Studer, le Vert Fernand Cuche et le libéral-radical Roland Debély. Les partis ont préféré inscrire cinq noms sur leurs listes plutôt qu’opérer des primaires internes ou imaginer des alliances. Et quatre indépendants aux étiquettes farfelues complètent une longue liste dans laquelle il est difficile d’aller pêcher les cinq magistrats d’envergure qui incarneront le gouvernement 2009-2013.

Rupture avec la tradition

Neuchâtel rompt avec sa manière traditionnelle d’élire le Conseil d’Etat. Une rupture survenue en 2005 déjà, lorsqu’il y avait 27 prétendants. Auparavant, l’électorat avait un choix beaucoup plus réduit: 10 candidats en 1997 et 2001. En réalité, un affrontement gauche-droite avec six véritables personnalités, trois dans chaque camp, désignées à l’issue de primaires à l’intérieur des partis, à droite surtout. «On devait alors s’assurer d’avoir en lice de fortes personnalités», se souvient un ancien magistrat, qui préfère rester dans l’ombre, pour ne pas heurter les prétendants actuels de son parti.

Le nombre restreint de candidats à l’exécutif était également lié au nombre peu important de partis. Avec l’apparition de l’UDC en 2001, l’émancipation des Verts, la timide entrée en scène du PDC, les listes se multiplient mécaniquement.

Comme des métastases

Sous prétexte d’essaimer pour «tirer les listes» du Grand Conseil, les partis gouvernementaux ont opté pour la «liste pleine» de cinq candidats. «Ça peut apparaître comme de la vitalité démocratique, commente un ancien élu. Cette explosion de candidats me fait penser aux métastases, autant de cellules malignes qui minent la démocratie.»

L’ ancien conseiller d’Etat socialiste Francis Matthey regrette qu’il n’y ait plus de conscience collective des partis, pour présenter ni trop ni trop peu de candidats «ayant le profil nécessaire pour assumer la tâche de conseiller d’Etat».

«Et on confond, dans les partis, le système proportionnel de l’élection au Grand Conseil, avec la majoritaire pour l’élection au Conseil d’Etat», déplore le futur ex-chancelier Jean-Marie Reber.

La multiplication des candidatures fait l’effet contraire. Ceux qui espéraient se rendre visibles sont noyés dans la masse. Cette sensation est renforcée par l’absence d’unité au sein des listes. Il y a celles où tout est joué, comme au PS, avec deux leaders, Jean Studer et Gisèle Ory, et trois faire-valoir. D’autres sont des pétaudières. Chez les libéraux-radicaux, la compétition avant tout est interne. «Je veux bien une compétition avec beaucoup de candidats, lâche un observateur averti. A condition d’avoir de bons compétiteurs.» «La population risque de ne plus s’y retrouver, et c’est la démocratie qui va en pâtir», renchérit Francis Matthey.

La prolifération de seconds couteaux et d’indépendants, en particulier, laisse à penser que le Conseil d’Etat est accessible à tout un chacun. «S’il y a trop de prétendants, cela dévoie la fonction et décourage les personnalités qui auraient le profil, reprend le Chaux-de-Fonnier. Au final, on n’est pas certain de trouver cinq ministres ayant les qualités suffisantes pour assumer la tâche de conseiller d’Etat.» «J’ai beau chercher dans cette vaste liste, je n’en vois pas cinq à la carrure nécessaire», corrobore l’observateur.

«Cette pléthore dévalorise le ministère, complète Jean-Marie Reber. Elle le désacralise et le banalise. Il en résulte une chute de respect et de confiance envers le gouvernement.»

Perte de poids des partis

Peut-être l’élection à l’ancienne du Conseil d’Etat neuchâtelois était-elle trop fermée, avec trop peu de candidats. La pléthore fait dans l’excès inverse. Elle nuit à l’image des candidats. Mais plus encore à celle des partis, qui ne pilotent plus rien, donnent l’impression de lancer «n’importe qui», sans préparation, sans casting. La seule préoccupation, illusoire, consiste à occuper au maximum le terrain. «Elle est l’illustration d’une peur pathétique du vide», relève l’observateur politique.

Et si la meute de candidats, avec peu de têtes qui dépassent, était le signal que le canton de Neuchâtel ne va pas bien? «Peut-être se dit-on: dans cette médiocrité générale, j’ai ma chance», ironise un ancien élu fédéral.