lieux mythiques

Plongée dans la fosse aux ours de Berne

La légende veut que la capitale ait pris le nom du premier animal capturé vers 1191 sur les rives de l’Aar par le duc Berthold de Zähringen

Walter Bosshard se souviendra longtemps du 30 avril 2009. Ce jour-là, Pedro, imposant plantigrade de 28 ans, a été euthanasié. Il souffrait d’arthrose. «Avec sa mort, c’est surtout une page de l’histoire de la ville de Berne qui s’est tournée: Pedro était en fait le tout dernier ours de la fosse», souligne le gardien. La fosse n’avait auparavant été vide que trois fois en 500 ans. A cause de travaux ou de la mort de ses occupants. «Mais cela a aussi été le cas en 1798 pendant l’occupation française: deux ours ont été kidnappés et emmenés à Paris.» Vide, la fosse le restera désormais à jamais. A deux pas de là, le «BärenPark», d’une surface de près de 6500 m2 au bord de l’Aar, accueillera dès octobre les deux ours hebergés actuellement au parc animalier du Dählhölzli: Björk et Finn.

Jusqu’à 24 plantigrades

Souvent décriée par les défenseurs des animaux, la fosse aux ours a donc vécu. Depuis 1924, il en existe en fait deux: la «grande» fosse de 700 m2, datant de 1857, et une petite de 150 m2, où les oursons étaient généralement exhibés chaque printemps. A force de tourner en rond et surtout de marcher sur un sol très dur, les ours finissaient souvent, comme Pedro, par souffrir d’arthrose. Et, si Pedro était bien seul les derniers mois de sa vie, la fosse a été jusqu’à accueillir… 24 plantigrades en même temps. Voilà qui explique pourquoi beaucoup d’ours surnuméraires difficiles à placer dans des zoos ont dû être euthanasiés. Et aussi pourquoi jusque dans les années 90, on servait encore de la viande d’ours dans certaines tavernes de la vieille ville…

Premières améliorations significatives en 1995 et 1996. Les ours ont eu droit à un nouveau bassin et à un sapin. Surtout, le sol en béton a été remplacé par un sol plus mou et le mur de séparation de la fosse principale a été abattu pour faire place à des blocs de pierre entassés permettant aux ours de grimper. Puis le projet «BärenPark» a germé, non sans connaître quelques soucis géologiques et financiers (il a fallu récolter 15 millions de francs et les sponsors n’étaient pas là dès le début). «Je n’ai accepté ce travail en juin 2006 que parce que je savais que le projet allait se faire», glisse Walter Bosshard, conscient que la fosse et les petites cellules derrière les portes métalliques n’offraient pas le meilleur habitat qui soit aux ours. Même Lénine eut pitié des plantigrades: lorsqu’il passa par Berne peu avant la révolution de 1917, il aurait jeté des carottes aux animaux et déclaré: «Les ours doivent être libérés!».

Si Berne a tenu si longtemps à sa fosse, placée aujourd’hui sous la direction du parc du Dählhölzli, c’est pour des raisons historiques et symboliques fortes. Ses origines sont bien antérieures à 1857. Selon la légende, le duc Berthold V de Zähringen décida, vers 1191, de donner le nom du premier animal abattu dans la région à la ville qu’il comptait fonder sur les rives de l’Aar. Et ce fut en l’occurrence un ours (Bär). Le plantigrade est apparu pour la première fois sur l’écusson de la ville en 1224.

La première vraie réserve d’ours de la ville remontait, elle, à 1441. En 1513, un ours vivant faisait partie du butin de la bataille de Novare. Il a été placé près de la Tour des prisons, sur l’actuelle Bärenplatz. Aux XVIIIe et XIXe siècles, une fosse se situait dans le quartier de Bollwerk. Puis vint la quatrième, celle de 1857, construite de l’autre côté du pont de la Nydegg. En tout cas cinq visiteurs y sont tombés. Un médecin tessinois qui, ivre, s’amusait à jeter des boules de neige sur les ours, est le seul à avoir eu la vie sauve, grâce à l’intervention d’un gardien. C’était en 1998.

Que vont devenir ces monuments qui ont drainé un nombre incalculable de touristes? «La petite fosse abritera un musée. Et la grande, classée monument historique, restera telle quelle», répond Walter Bosshard, dans son petit antre de gardien où un ourson mort-né flotte dans une bouteille de formol. La fosse étant reliée au parc par un passage, elle ne restera pas forcément vide à jamais: en cas de crues ou de travaux, les ours pourraient bien à nouveau y poindre le bout de leur truffe.

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