Enquête

Plongée dans les réseaux sulfureux de Nicolas Blancho et du Conseil central islamique

Des membres du CCIS sont sous le coup de procédures pénales. Financements opaques, supposées connections avec des milieux djihadistes, contradictions: exploration d'une nébuleuse difficile à percer  

Ils intriguent. Nicolas Blancho et ses comparses à la tête du Conseil central islamique suisse (CCIS), d’obédience salafiste, aiment la mise en scène et la provocation. Ils ne représentent qu'une infime partie des musulmans de Suisse, mais savent occuper le terrain. Roi de la médiatisation, passé maître dans l’art de la victimisation, Nicolas Blancho passe, à choix, pour un usurpateur, un dangereux gourou capable d’inciter des jeunes à faire le djihad, ou une sorte de cheval de Troie, taupe des Renseignements. Il sait en tout cas faire parler de lui.

Dernière exemple en date: l’annonce d’une manifestation sur la place Fédérale à Berne, le 30 avril, pour «prôner la paix» et se «distancer de l’État islamique (EI)». Mais la ville n’en a pas voulu, craignant des problèmes de sécurité. Peu importe: le CCIS, qui a trouvé une solution de repli, a pu faire sa publicité. Et se plaindre ensuite d’avoir été victime de censure.

Y a-t-il un danger CCIS?

La tactique est connue. Mais la vraie question est: à quel point le CCIS, dont les sources de financement restent opaques, est-il dangereux?

Les faits d’abord. Le Ministère public de la Confédération (MPC) a actuellement des procédures pénales ouvertes contre deux personnes liées au CCIS. Naim Cherni, jeune Allemand au physique de mannequin, le vidéaste de la bande, est, depuis le 9 décembre, soupçonné de propagande en faveur du front Al-Nosra, lié à Al-Qaïda. En cause: une vidéo tournée en Syrie dans laquelle il interviewe Abdallah al-Muhaysini, un leader de l’organisation Jaysh al-Fath. Le MPC a demandé à YouTube de retirer la vidéo.

Le CCIS a immédiatement réagi en convoquant une conférence de presse. Sa ligne de défense: le but du film, dit-il, était de donner la parole à des opposants à l’EI. Une «contribution précieuse» dans le cadre des débats tournant autour de l’organisation terroriste, a insisté la secrétaire générale du CCIS, qui n’est autre que l’épouse de Naim Cherni. Egalement présent, Nicolas Blancho a lui assuré que le CCIS s’engageait pour un «islam du centre». Et qu’il n’entretenait aucun lien avec Al-Qaïda, «que ce soit idéologique ou structurel».

Naim Cherni n’en était pas à son premier voyage en Syrie. En 2013, il s’était déjà mis en scène avec des responsables d’Ahrar al-Sham, groupe djihadiste lié à Jabhat al-Nosra. Le 9 octobre 2013, il avait posté sur son profil Facebook, depuis Raqqa, une photo de l’EI.

Un deuxième membre visé par une procédure

L’autre membre du CCIS visé par une procédure du MPC est Abdullah C., qui a été responsable des stands d’information. Il a ouvertement déclaré sur Facebook que la France avait «mérité» les attentats du 13 novembre 2015.

Qaasim Illi, le bras droit de Nicolas Blancho, a lui aussi des connections troubles. C’est l’idéologue du CCIS. Converti, il a flirté avec l’UDC et plus particulièrement avec l’ASIN, a été organisateur de fêtes techno, avant d’intégrer le CCIS. Il se montre aujourd’hui très actif sur Twitter. Conscient d’être surveillé, il s’est toujours gardé de franchir la ligne rouge de la légalité, mais ses prises de positions sur la Syrie montrent toujours moins de distance d’avec des groupes djihadistes. Ces derniers mois, il a par exemple propagé, sur le réseau social, Dabiq, la revue de l’EI.

En décembre 2005, Qaasim Illi a été condamné, par la justice cantonale schaffhousoise, à un mois de prison et 200 francs d’amendes pour pornographie, violation de la loi sur les armes et discrimination raciale, pour avoir décrit les juifs comme des cochons et s’être réjoui de meurtres, sur son site propalestinien supprimé depuis. Lors d’une perquisition de police en juillet 2003, il était en possession de plus de 1200 images pornographiques violentes et scatologiques. Il s’était déjà converti à l’islam depuis quatre mois. En décembre 2002, Qaasim Illi s’était aussi illustré en allant rencontrer Ahmed Yassine, le fondateur du Hamas, à Gaza. L’affaire de la pornographie a ressurgit le 21 avril dans la Weltwoche, qui a publié sa condamnation. Le CCIS a menacé de porter plainte.

En janvier 2016, Qaasim Illi a fait parler de lui pour avoir appelé sur les réseaux sociaux à la libération de Sven Lau alias Abu Adam, un prédicateur salafiste allemand emprisonné, accusé de soutenir des organisations terroristes en Syrie. Sa femme, la niqabée Nora Illi, a fait de même dans les médias.

L’épisode de l’hommage à Majd N.

Et puis, il y a l’épisode de l’hommage à Majd N., ce jeune djihadiste parti de Bienne combattre auprès de la milice islamiste des Shebabs en Somalie, puis d’organisations terroristes en Syrie, avant d’être tué par l’État islamique. Le 30 juin 2015, Qaasim lli a publié une nécrologie sur le site du CCIS. Plutôt curieux alors que le Conseil a toujours tenu à afficher une distance avec ces milieux.

Majd N. fréquentait la même mosquée prônant un islam rigoriste que Nicolas Blancho: la mosquée Ar-Rahman, à Bienne. Nicolas Blancho y a d’ailleurs fait des prêches. Mais la connection exacte - à quel point se sont-ils fréquentés? - entre les deux individus est difficile à évaluer. Nicolas Blancho aurait eu des contacts avec d’autres jeunes partis faire le djihad depuis Bienne. Il a probablement été en lien avec Lotfi Garsalloui, frère de Moez Garsallaoui qui a fini sa vie dans la hiérarchie d’Al-Qaïda, tué par un drone au Pakistan. Lotfi, qui habiterait encore la région de Bienne, avait été placé en détention préventive en 2005 pendant une vingtaine de jours. Le procureur de la Confédération n’avait finalement rien retenu contre lui, mais la justice bernoise l’a par la suite condamné, en 2009, à 56 heures de travail d’intérêt général pour possession de films de décapitations tournés par Al-Qaïda en Irak.

Nicolas Blancho n'a jamais été sous le coup d'une enquête

Si le nom de Nicolas Blancho apparaît dans des enquêtes judiciaires, il n'a lui-même jamais été sous le coup d'une enquête du MPC, est-on en mesure d'affirmer. Contactés, tant le MPC que le Service de renseignement de la Confédération refusent de s’exprimer sur le CCIS ou ses membres.

Les congrès annuels du CCIS font souvent l’objet de polémiques. Nicolas Blancho et ses sbires, c’est leur arme, portent généralement plainte quand leurs manifestations sont interdites. Fin 2014, c’est contre la décision du préfet de la Sarine que Nicolas Blancho a fait recours, allant jusqu’au Tribunal fédéral. Et il a obtenu gain de cause: le TF a concédé que l’interdiction de tenir sa conférence annuelle à Granges-Paccot contrevenait au principe de la liberté de réunion. Le préfet de la Sarine avait, en 2012, déjà signalé la venue d’un prédicateur saoudien à l’Office fédéral des migrations, à qui Berne avait refusé l’entrée en Suisse. Et en avril 2013, le Tribunal administratif fédéral a déclaré irrecevable un recours déposé contre la venue en Suisse du prédicateur égyptien Mohamed Salah.

Mais le cas le plus connu parmi les invités sulfureux du CCIS concerne Pierre Vogel, un converti allemand, ex-boxeur, qui prêche un islam radical et estime que les femmes peuvent être frappées à titre de mesure éducative et disciplinaire. Invité par l’équipe de Blancho, il a été interdit d’entrée en Suisse en décembre 2009, interdiction valable cinq ans. Surprise, il était de retour le 13 avril en Suisse, comme le prouve une photo postée sur son profil Facebook. Invité par le groupe salafiste Lies!, de distribution gratuite de Corans, ou par le CCIS? Le CCIS assure ne pas l’avoir invité.


Le CCIS en quelques mots 

Fondé le 25 octobre 2009, en pleine campagne pour l'interdiction des minarets. D'obédience salafiste. A son siège à Berne. Compterait environ 3500 membres, soit environ 1% des musulmans de Suisse. Un quart seraient des convertis. Fait du prosélytisme actif. Produit des vidéos. Dont une avec des témoignages de musulmans qui dénoncent avoir subi des interrogations policières pour soupçons de radicalisation.


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