Cela ne pouvait plus durer. Depuis trois siècles, Lausanne déverse ses égouts dans l'eau de la baie de Vidy, dont les plages de sable n'ont donc jamais été recommandées pour le bain. Une réjouissante amélioration récente de la qualité de l'eau dans cette anse a contribué à réduire la zone déconseillée aux baigneurs à une centaine de mètres de rivage seulement. En outre, la Municipalité rose-rouge-verte a fait de la baignade à Vidy l'un des objectifs de sa législature. A cette fin, le tuyau de rejet de la station d'épuration sera remplacé par un autre deux fois plus long, pour éviter que les eaux épurées de la STEP ne reviennent sur la berge sous l'effet de courants de surface. Vidy-plage pourrait devenir une réalité en 2001.

Avec son sable gris, ses pelouses bien entretenues, sa piste Vita et ses arbres centenaires, la baie de Vidy et son parc Bourget, réserve ornithologique, constituent l'une des plus grandes plages du Léman. Des milliers de Lausannois s'y pressent dès les premiers jours du printemps. Malgré quelques odeurs vite oubliées liées à la proximité de la station d'épuration, des familles de toutes nationalités viennent y pique-niquer à grand renfort de mobilier pliant, les rares terrasses de cafés et les jeux pour enfants sont assiégés, de même que les pédalos. La plupart de ces gens n'ont d'ailleurs que faire de la qualité de l'eau du lac, et s'y baignent malgré tout, avec bambins et chiens.

Depuis dix ans, l'application de normes européennes a amené les autorités sanitaires à déconseiller la baignade entre le stade de Coubertin et l'embouchure de la Chamberonne, soit aux alentours du rejet de la STEP de Vidy. Aux endroits critiques, les prélèvements d'eau avaient alors révélé la présence de plus de 1000 germes fécaux (Echerichia Coli) par décilitre, voire la présence de salmonelles (qualité de l'eau entre B et C – voir infographie).

Depuis 97, ces valeurs s'améliorent. «C'est le résultat d'étés secs, car les forts orages engorgent la STEP, mais aussi d'améliorations apportées au système de traitement des eaux, comme la séparation par endroits des réseaux d'égouts et d'eaux claires, qui décharge la STEP. En fait, plus le débit est faible, plus le traitement est performant», explique Thierry Diserens, chef du service d'assainissement de la Ville.

Tout en étant responsable de la pollution de la baie, cette usine n'en est pas moins considérée comme tout à fait efficace. Construite en 1964 et modernisée plusieurs fois, elle retient 90% de la pollution, et rejette les 10% restants sous forme de bactéries et de matières organiques au lac, où ils se font digérer. Une performance qui se situe dans la moyenne des stations d'épuration existant aujourd'hui (entre 85 et 95%).

La contamination de la baie provient en fait de deux problèmes. La conduite de rejet en acier de la STEP est remontée trois fois depuis son installation, en raison de bulles d'air qui s'y formaient, et n'est plus redescendue depuis 1988. Formant un coude visible depuis la rive et dangereux pour la navigation malgré le panneau planté dessus, cette conduite vieille de 35 ans et fortement corrodée déverses ses eaux trop près de la surface du lac, à 7 mètres de profondeur seulement.

D'autre part, le relief en plateau et le peu de profondeur de la baie, zone de marécages assainie, occasionne des courants tournants qui ramènent les polluants vers la rive. Or, pour que le lac joue son rôle de décantation naturelle, les matières organiques doivent être diluées dans le courant interne du lac, mouvement lent d'est en ouest induit par le Rhône qui le traverse au large et en profondeur.

Pour 9,3 millions de francs, la Ville va poser un nouveau tuyau de rejet à la STEP, de 700 mètres de long au lieu des 350 actuels. L'eau épurée, déversée plus au large, va pouvoir rejoindre le courant principal du lac dans un temps inférieur, et ne passera plus par la plage. L'intérêt de la conduite allongée réside aussi dans l'abaissement du rejet (–32 mètres de profondeur au lieu de 7 actuellement) sous la thermocline, cette limite étroite entre les eaux froides et denses de profondeur et celles chaudes et légères de surface, qui garantit que l'eau épurée ne remontera pas vers les baigneurs en été (voir infographie). Le tas de sédiments accumulé sur le sol du lac en aval du point de rejet, composé de matières biochimiques à caractère nutritif (bactéries provenant des selles) ou polluant (particules issues de produits de synthèse) devrait peu à peu se déplacer lui aussi vers le sud.

Dès cet automne, le consortium franco-suisse Losinger et Bouygues Offshore, qui s'est vu adjuger les travaux, construira ce tube géant à l'extrémité est du lac, au Bouveret. Le tuyau sera ensuite tracté par le lac jusqu'à Lausanne, où il sera immergé, posé, et arrimé, histoire de l'empêcher de remonter comme le précédent.

Les travaux d'apponte de la canalisation dureront jusqu'en mai 2000 et vont forcément susciter des remous qui n'amélioreront pas la pureté de l'eau pour l'été prochain. Mais pour l'été 2001, Lausanne espère pouvoir retirer totalement les panneaux «baignade déconseillée» de ses rives.