L’annonce avait provoqué quelques haussements de sourcils dans les milieux sécuritaires et politiques. En 2009, pour diriger le tout nouveau Service de renseignement de la Confédération (SRC), Ueli Maurer avait choisi un homme qui a fait toute sa carrière au sein de l’administration fédérale, sans expérience dans le domaine du renseignement: Markus Seiler. «C’était totalement inattendu, une manœuvre bureaucratique dans le cadre du Kremlin bernois», se souvient un initié.

Sept ans, quelques scandales et une nouvelle loi sur le renseignement plus tard, le Bernois d’obédience PLR a quitté son poste pour devenir le nouveau secrétaire général du Département des affaires étrangères.

Parer de «fortes tentatives d’espionnage»

Pour le remplacer, une cinquantaine de postulants ont fait acte de candidature, a indiqué au Temps le conseiller fédéral Guy Parmelin.

Tandis que l’annonce d’emploi restait plutôt vague sur le profil recherché, le chef du Département de la défense (DDPS) précise ses attentes: «Je ne veux pas d’un administratif pur ou d’un cow-boy. […] Je tiens aussi à saluer le mérite de Markus Seiler qui a réussi la fusion des deux services de renseignement intérieur et extérieur en 2010 et qui a mis sur pied la nouvelle loi sur le renseignement en vigueur depuis septembre dernier. Ce n’était pas évident. Il faut désormais quelqu’un qui prenne ce service en main au moment où cette nouvelle loi est applicable, où il y a de nouveaux défis, où les tentatives d’espionnage, non seulement stratégiques mais aussi logistiques sont fortes.»

Commission de désignation «neutre»

Une commission de désignation mise en place par Guy Parmelin va désormais examiner les postulations et mener des auditions afin de soumettre une liste finale de quelques noms au ministre. Sa décision pourrait tomber au début du printemps déjà.

Cet organe est composé de la secrétaire générale du DDPS Nathalie Falcone-Goumaz, du chef des ressources du département Marc Siegenthaler ainsi que d’un panel de politiciens, experts en matière de droit, de sécurité et de politique extérieure. Il s’agit du conseiller d’Etat zurichois Mario Fehr (PS) et des anciens conseillers aux Etats Luc Recordon (Vert/VD), Dick Marty (PLR/TI) et Paul Niederberger (PDC/NW).

«Nous avons ainsi une palette de gens que nous ne pouvons soupçonner de privilégier telle ou telle personne», souligne Guy Parmelin.

En septembre 2016, la nouvelle loi sur le Renseignement qui donne aux espions helvétiques davantage de moyens en matière de surveillance informatique et des télécommunications a été approuvée à 65,5% des voix. Mais il subsiste dans l’opinion publique une certaine méfiance envers le SRC.

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Marqués par l’affaire des fiches, les Suisses tiennent au respect de leur liberté individuelle. La diversité des membres de la commission de désignation doit garantir que le nouveau chef du SRC fasse preuve d’une sensibilité suffisante à cet égard.

Choix final à l’instinct du chef

La priorité sera donc donnée aux compétences et à la personnalité des candidats. Le sexe et la provenance seront secondaires, assure Guy Parmelin, auquel le reproche est parfois fait de privilégier systématiquement la candidature de Romands aux postes clés de son département.

Reste que des hameçons ont été lancés auprès de personnalités féminines latines légitimes à occuper la fonction a appris Le Temps. La cheffe de la police genevoise, Monica Bonfanti, a ainsi été sollicitée. «Il est exact que j’ai été approchée mais je n’ai pas fait acte de candidature pour ce poste», confirme-t-elle.

L’objectif est de parvenir à une nomination le plus tôt possible. «Mon calendrier idéal serait fin mars-mi-avril», indique Guy Parmelin. Qui va se fier à son instinct au moment de choisir le candidat qu’il présentera au Conseil fédéral. «J’auditionne systématiquement mes cadres supérieurs avant de les engager, dit-il. Souvent, à la manière dont ils me regardent ou dont ils parlent, je sais rapidement s’ils cherchent à me faire plaisir ou s’ils sont francs. J’ai besoin de personnes qui me disent les choses et me conseillent. Ensuite, c’est moi qui assume le risque politique.»

Selon l’expert militaire Alexandre Vautravers, la loyauté, la proximité et la confiance du chef du DDPS envers le futur patron des renseignements seront déterminantes pour le choix du candidat. Et plus son parcours sera diversifié, meilleures seront ses chances: «Il ne faut pas quelqu’un qui n’ait qu’une seule corde à son arc: diplomate, policier, militaire, mais qui sache appréhender des questions complexes dans un climat politique tendu.»

Collaboration: Fati Mansour


Des profils très variés pour devenir chef du SRC

Qui sont les candidats au poste de chef des renseignements suisses? Portraits des personnalités dont le nom circule le plus.

Christian Dussey: la maîtrise

Ce diplomate au look et aux manières maîtrisées affiche un CV impeccable: officier supérieur à l’armée, séjours dans les meilleures universités américaines et cinq ans au Service de renseignement stratégique, l’ancêtre du SRC chargé du renseignement extérieur.

Il dirige aujourd’hui le Centre de politique de sécurité de Genève. Mais ses affectations au Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) n’ont pas toujours été aussi tranquilles. Spécialiste de la gestion des crises, il s’est occupé de plusieurs prises d’otages: celle de deux policiers suisses au Pakistan en 2011, ou celle de quatre touristes helvétiques au Mali en 2009, à chaque fois par des groupes affiliés à Al-Qaida.

Christian Dussey est «un homme cultivé, compétent, efficace, qui sait diriger et prendre les bonnes décisions tout en restant calme», expliquait l’un de ses collègues au Temps en 2011. Bref, un candidat très sérieux et de surcroît relativement jeune: 53 ans.

Jean-Philippe Gaudin: le réformateur

Ce divisionnaire, qui a démarré comme commandant d’une compagnie cycliste, est aujourd’hui attaché de défense à Paris. Décrit comme «droit», vif d’esprit et avenant, il passe aussi pour proche de Guy Parmelin, qui confirme simplement le connaître et l’apprécier. Doté d’un bon réseau à l’international, notamment en France, il a modernisé le Service de renseignement militaire – «petit frère» du SRC qu’il a dirigé durant huit ans – et son service d’analyse des images satellitaires.

Né en 1962, Jean-Philippe Gaudin passe pour un progressiste en matière stratégique: «Je me suis beaucoup engagé ces dernières années afin de convaincre l’armée que les risques, dangers et menaces avaient changé, expliquait-il dans un rare entretien à Sept.info. Il faut se préparer aux conflits futurs, non plus à ceux que nous savons faire.»

Reste que son statut de militaire de carrière n’est pas forcément un atout pour diriger un service aux tâches essentiellement civiles comme le SRC.

Pascal Lüthi: le scientifique

L’actuel commandant de la police cantonale neuchâteloise possède un profil plus opérationnel, plus technique et moins bureaucratique que ses rivaux connus. Il est aussi plus jeune (49 ans). Diplômé en physique de l’EPFL, Docteur ès Sciences (mention informatique) de l’Université de Genève, il passe pour très au fait des questions de sécurité numérique. «Pour moi, c’est le meilleur candidat car il comprend vraiment ces domaines clés pour le renseignement aujourd’hui», explique un initié.

Ancien du bureau du coordinateur des services de renseignement suisses Jacques Pitteloud au début des années 2000, Pascal Lüthi a dirigé la sécurité du groupe chimique Syngenta entre 2003 et 2007. Il était à ce titre responsable des sites et de la sécurité de l’information. A Neuchâtel, dans un contexte marqué par l’échec du rapprochement policier avec le Jura, il a mené à bien la fusion des polices communale et cantonale.

Jacques Pitteloud: l’impétueux

Directeur des ressources du DFAE – chargé des finances (2 milliards de francs par an), de la gestion du personnel et des ambassades suisses à l’étranger –, le Valaisan de 55 ans a un long parcours dans la diplomatie et au sein des services de renseignement. Il a aussi été l’homme de missions spéciales sous Micheline Calmy-Rey, envoyé à Tripoli au pire de la crise des otages pour rassurer les deux Suisses bloqués dans l’ambassade et garantir la sécurité des communications. Il avait eu des contacts dans le désert avec des tribus qui auraient pu exfiltrer discrètement les otages – un scénario qui ne s’est pas matérialisé.

Officier d’Etat-major, très au fait des arcanes bernois, ce diplomate expérimenté est encore sous le coup d’une procédure pénale menée par le Ministère public de la Confédération. Deux hommes d’affaires indiens accusés de corruption au Kenya lui reprochent d’avoir fait pression sur eux pour qu’ils restituent des fonds, alors que Jacques Pitteloud était ambassadeur suisse dans le pays africain. Le DFAE a soutenu son diplomate, mais l’existence même de la procédure – qui devrait s’achever début 2018 – constitue un handicap.

Alain Vuitel: le théoricien

C’est le plus discret des candidats putatifs au poste de directeur du SRC. Le brigadier d’origine neuchâteloise dirige le Service de renseignement militaire, où il a succédé à Jean-Philippe Gaudin en 2016. Spécialiste de la doctrine militaire, il a étudié à Londres et a été posté au Kosovo dans les étages dirigeants de la force multinationale KFOR. Il a aussi dirigé la Centrale nationale d’alarme, l’organisme fédéral chargé de la gestion des crises.

Selon l’expert militaire Alexandre Vautravers, il possède «d’immenses qualités», mais certains trouvent son profil trop théorique, pas assez opérationnel pour diriger le SRC.

Paul Zinniker: le professionnel

Lui est déjà dans la place. Biennois et seul Alémanique dans la brochette des candidats les plus en vue, Paul Zinniker dirige le SRC à titre intérimaire depuis le 1er décembre. Décrit comme compétent et sérieux, il était chargé de l’acquisition des informations et officiait comme numéro deux du service depuis 2010.

Toute sa carrière s’est déroulée au sein des services de renseignements, où il est entré en 1991. Agé de 57 ans, Paul Zinniker a l'habitude de traiter directement des sources sensibles, ce qui lui a valu quelques ennuis. Les autorités allemandes ont émis un mandat d’arrêt à son encontre pour avoir été en contact avec l’espion Daniel M., qui devait recueillir des informations confidentielles sur l’offensive du fisc allemand contre les banques suisses.

Pour certains, l’affaire est rédhibitoire et empêche Paul Zinniker de diriger le SRC. Pour d’autres, c’est du passé et le problème est «enterré». Selon un initié, le mandat a été levé et Paul Zinniker a, depuis, pu retourner en Allemagne.