L'effroi des bonnes sœurs, Fribourg, 22 août

Sœur Gertrude Schaller, mère-abbesse de l'abbaye de la Maigrauge, n'oubliera jamais. «Lundi, vers 10 heures du matin, des vagues ont commencé à déferler depuis l'usine électrique, située à environ 200 mètres en amont de l'abbaye. La Sarine a bientôt débordé, inondant un pré voisin. Le troupeau de moutons qui paissaient là a été encerclé par les flots. Heureusement, le fermier a pu sauver les animaux, en les sortant l'un après l'autre du piège dans lequel ils étaient enfermés.»

La pluie est tombée toute la journée et toute la nuit. Et la peur s'est emparée du monastère. «Nous avons beaucoup prié. Pour rassurer mes sœurs, je leur ai dit: «Par chance, ce n'est qu'une catastrophe naturelle, et non pas la guerre.» Finalement, l'eau s'est arrêtée au pied du couvent. Mais la passerelle de la Maigrauge, qui relie l'abbaye à l'autre rive, a été déchiquetée.

Contre vents et marées, Argovie, 22 août

Le Blick a raconté leur résistance. Plusieurs Argoviens refusant d'abandonner leurs logements menacés par les flots. Hans Ackermann, sa voisine Maria Zampirollo, ainsi que la famille Imbiscuso, ont été réveillés en pleine nuit par des pompiers chargés de leur protection. Loin d'être impressionnés, les locataires s'opposent à leur évacuation. De l'eau s'étant déjà infiltrée dans la cour, les pompiers leur fournissent des sacs de sable afin de ralentir l'inondation. Aidé par sa voisine, Hans Ackermann parvient à sauver une partie de son mobilier, quelques heures avant que l'eau ne gagne son appartement. Et tandis que tout le monde s'affaire, les Imbiscuso, eux, célèbrent tranquillement les dix-sept ans de leur fille Suela.

Le drame d'Angelika, Brienz, nuit du 22 au 23 août

Angelika, 17 ans, a tout raconté au Blick: «C'était vers les 2 heures. J'ai vu passer des gros blocs de pierre par-dessus le toit de notre maison. J'ai attrapé mon téléphone et suis montée dans la chambre de ma mère, où était déjà ma sœur Martina. Tout à coup, ma mère a été catapultée hors de la chambre. Ma sœur et moi nous sommes retrouvées coincées sous des meubles. Ma petite sœur m'a sauvé la vie, elle savait par cœur le numéro des pompiers, j'ai pu les atteindre par téléphone. La maison glissait, je n'avais plus d'orientation.» Une troisième coulée de boue coûtera la vie à Martina. Angelika attendra jusqu'à 8 heures que les pompiers la libèrent. Le corps de sa mère a été retrouvé jeudi seulement.

Sauvé des eaux, Amden, Uri, 23 août

Dans la cabine de sa pelle mécanique, Elias Tresch tente mardi matin d'avancer dans la Reuss pour élargir le lit de la rivière en folie. A peine entré dans les flots, son engin s'enfonce brusquement: le terrain a cédé. Elias Tresch a encore le temps de placer le bras de manière protéger un tant soit peu la cabine. Il s'arqueboute ensuite contre les parois et espère que les vitres ne cèdent pas. Les pompiers sur la rive, impuissants, appellent l'hélicoptère à la rescousse. Sept minutes plus tard, la Rega descend un filin avec un sauveteur, qui peut ouvrir la porte qui n'est par chance pas face au courant. Le machiniste, qui a déjà de l'eau jusqu'au ventre, est sanglé et hissé à la dernière seconde hors du piège mortel.

Les bancs dans le lac, Port du Landeron (NE), 23 août

Eva a 9 ans. Cette élève de 4e année du collège du Landeron, au bord du lac de Bienne, pensait que les catastrophes n'arrivaient qu'aux autres. «D'abord, j'ai vu à la télévision des routes arrachées. Mardi après-midi, on est allés au port avec notre maîtresse. Il y avait de l'eau partout. C'était comme s'ils avaient déplacé les bancs dans le lac. Comme j'habite tout près, j'étais inquiète. Mais je n'ai pas eu besoin de monter sur le toit de ma maison.»

Un air de fête, Lucerne, 24 au 26 août

Ah, qu'elle est jolie la crue. Le lac qui a envahi la vieille ville de Lucerne donne des airs de Venise à la capitale de Suisse centrale. Touristes et habitants circulent sur les pontons en bois qui jalonnent le centre comme s'ils étaient habitués de longue date à l'«Aqua alta». Un petit air de fête s'est même installé dans les zones commerçantes. L'affluence est telle que les plus courageux n'hésitent pas à retrousser les pantalons et à sillonner les ruelles les pieds dans l'eau, regard ravi, sac solidement en bandoulière et achats tenus à bout de bras. D'autres photos de la Neue Luzerner Zeitung montrent des jeunes filles qui piquent-niquent en toute quiétude sur un banc, les chaussures posées à côté de leur bol de salade.

Cantine au couvent, Engelberg, Obwald, 24 août

Privée de courant, la station obwaldienne a été contrainte d'improviser. Le couvent, qui dispose de sa petite centrale hydraulique, a ouvert toutes grandes ses cuisines et mis ses fourneaux à disposition. Plus de 500 menus par jour ont été préparés, grâce aux réserves des hôtels, contraints, comme tout le monde, de vider leurs congélateurs. Plusieurs femmes ont également improvisé une cuisine en plein air et ont grillé à tour de bras toute la viande avant qu'elle ne s'avarie. Les magasins locaux ont aussi suivi le mouvement. L'épicerie avec un dépôt Migros a offert tous ses surgelés. Les enfants, vite consolés, sont repartis la mine rayonnante avec des cartons de glaces sous le bras.

La congélation des archives, Wohlen, Argovie, 24 août

Que fait-on de documents précieux détrempé par l'eau? On les congèle! L'église d'Auw, qui a vu ses archives inondées, a pu compter sur la compréhension de la boucherie industrielle Otto Braunwalder. Elle a fait de la place dans ses congélateurs à dix palettes de livres et actes, conservés pour le moment à -20 degrés à côté de la chair à saucisse et de quartiers de viande. Selon les spécialistes, le traitement par cryogénisation sauve certains papiers.

Tourisme de catastrophe, Sarnen, Obwald, et Lucerne, 26 août

Les responsables des unités de crise craignent avec l'arrivée du week-end la recrudescence non pas des eaux mais du tourisme de catastrophe. Les autorités obwaldiennes sont les plus décidées à lutter contre ce fléau. Toute personne aperçue dans les périmètres bouclés sera amendée, voire poursuivie en justice. «Les curieux laissent leur voiture n'importe où et bloquent les accès aux régions sinistrées», dit Christoph Niederberger.

A Lucerne, on tente de faire appel à la raison. Même si l'occasion est tentante, la police invite à ne pas aller canoter sur les champs, déjà lourdement éprouvés par l'eau. Martin Businger, d'Ebikon sur les bords de la Reuss, n'a pas pu résister. Il a chargé son canot et a pagayé sur les quais du Schweizerhof. «N'est-ce pas merveilleux d'avoir une ville sans voiture?» lance-t-il de la plus belle humeur aux reporters de la Neue Luzerner Zeitung.

De si bonnes adresses, 24 et 25 août

Il est des coïncidences malheureuses. Le bi-mensuel Bilanz du 24 août a deux pages consacrées au restaurant Schwellenmätteli à Berne, célèbre pour sa terrasse qui s'avance sur une presqu'île au milieu de l'Aar à Berne! «Un lieu pour se reposer du quodien», vante le magazine, belle photo à l'appui. La NZZ fait mieux encore, puisque son cahier Tourisme du jeudi 25 août ouvre, aussi avec une photo en couleur, sur l'hôtel du lac Bleu. «Le wellness au bord du lac de l'Oberland bernois est une expérience particulière», titre le quotidien. Le lac Bleu n'a pas été englouti par les eaux, mais, situé dans la vallée de Kandersteg, il risque d'être inaccessible pour quelques semaines encore.