Il y avait foule ce mardi matin à Granges-Paccot, dans la banlieue industrielle de Fribourg. Devant le «Forum», vaste complexe abritant notamment le plus grand centre de vaccination du canton, une cinquantaine de personnes s'agitent, dont plusieurs figures vêtues de rouge. C'est habillés ainsi que 32 activistes avaient barré la route aux consommateurs d'un grand centre d'achat fribourgeois lors du Black Friday de novembre 2019. Condamnés par ordonnance pénale pour contravention à la loi sur le domaine public, ils ont fait recours et comparaissaient ce mardi devant la justice. En arrière-fond une question qui se répète de manière lancinante dans les cours du pays: l'urgence climatique justifie-t-elle la désobéissance civile?

L'absence des experts

Le plus grand procès climatique de Suisse a entamé sa première journée dans une salle qui aurait pu accueillir un tournoi de tennis avec gradins. Juge de police et président du tribunal, Benoît Chassot ouvre l'audience en énumérant les noms des plus de trente prévenus. Avant d'expliquer comment utiliser les micros. Pour garantir les distances nécessaires au respect des mesures sanitaires, chacun dispose de sa propre table, située à bonne distance des autres. Sous près de 15 mètres de plafond, les relais sonores ne sont pas de trop. Assis à environ cinquante mètres du pupitre principal, les journalistes doivent tendre l'oreille.

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Devant eux, les prévenus font face à deux plaignants: l'Etat de Fribourg et l'Association des commerçants fribourgeois – absente. L'audience démarre. Dès les premiers mots, la question des experts agite la salle. Au plus grand dam des 12 avocats (qui agissent pro bono), le juge a jusqu'ici refusé d'en entendre. «Cinq témoins attendent derrière la porte de votre tribunal, plaide l'un des hommes de loi. Sans expert, la défense n'a pas les moyens de faire acquitter nos mandants.» A quelques pas, le prix Nobel Jacques Dubochet ou encore la chercheuse du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), Retelska Dorota, patientent.

«La culpabilité de nos mandants passe par une information détaillée sur les enjeux climatiques, répète Maître Nussbaumer. Vous devez permettre aux experts d'entrer pour le faire.» Lors des dernières procédures sur le sujet, «à chaque fois que des experts ont été entendus, les prévenus ont été acquittés», ajoute Maître Cuendet. Benoît Chassot fronce les sourcils, prend quelques notes, réajuste son FFP2 et suspend l'audience. Le temps de prendre une décision.

«Pas aux experts de répondre à des questions de droit»

A la reprise, c'est la douche froide: «L'audition d'experts est inutile, juge le Président du tribunal. Ils n'apporteraient aucun élément supplémentaire nécessaire à la compréhension des enjeux. Les pièces produites par les plaignants et les témoignages devant d'autres tribunaux suffisent à reconnaître le danger inhérent au changement climatique. De plus, ce ne sera pas aux experts de répondre aux questions de droit.» La qualité de partie pénale est par ailleurs niée à l’association des commerçants fribourgeois. Benoît Chassot enchaîne avec l'audition d'une première personne: «Pourquoi ces actions?»

La jeune femme explique que, malgré ses changements de comportement, elle consomme toujours l'équivalent «d'1.75 terre». Le juge ne semble pas tout de suite saisir le concept, une avocate prend sa tête dans ses mains. «Il n'y avait pas d'autre manière d'alerter sur le réchauffement?». La prévenue, qui vient de détailler son parcours fait d'adhésion au parti Vert, signatures de pétitions et militantisme varié, répond que non, il n'y avait plus que la désobéissance civile. Ses camarades porteront invariablement le même discours. Face à eux, Benoît Chassot repose sans arrêt la même question: «Pourquoi avoir manifesté de la sorte, n'y avait-il pas d'autre moyen de faire passer votre message?». Et s'agace: «Ne mettez pas les mains sur votre masque je ne vous entends pas!»

L'ambiance est tendue. Très jeunes, parfois non-francophones, la plupart des prévenus paraissent peu à l'aise. Et rétorquent toujours la même chose: ils ne voyaient d'autre solution que la désobéissance vu l'imminence de la crise, sa gravité et le manque de réaction des autorités, ils et elles ont peur pour leur avenir. Benoît Chassot répète leurs propos d'une voix monotone à son greffier, qui les protocole. Il y a des dizaines de prévenus à entendre, le procès se poursuit dans l'après-midi.