L’EMS paquebot du canton de Genève, la Maison de Vessy, est à nouveau dans la tempête. Le nouveau directeur, recruté en novembre, vient de jeter l’éponge. C’est le deuxième en deux ans qui tire sa révérence. Et une fronde s’est organisée à l’interne, sonnant l’alarme auprès du conseiller d’Etat Mauro Poggia ainsi qu’auprès de la Cour des comptes.

Que se passe-t-il dans le plus grand établissement médico-social du canton, 220 lits et environ 280 employés, qui connaît un taux d'absentéisme de 14%? Il faut, pour le comprendre, revenir un peu en arrière. En 2014, la Maison de Vessy est en fort mauvaise posture, suite à une gestion calamiteuse. Le Département de la santé met en place un nouveau conseil d’administration chargé de faire la lumière sur les faits.

S’ensuivent un audit interne, puis un audit de gestion qui révèle de graves dysfonctionnements. Pire: des procédures pénales sont ouvertes et toujours en cours. Le premier directeur nommé pour redresser la barre ne tient pas le choc et démissionne, moins d’un an après son entrée en fonction. «C’était une erreur de casting», estime aujourd’hui Loly Bolay, présidente du conseil d’administration (CA) et ancienne députée socialiste au Grand Conseil. Peut-être, mais il se trouve que son successeur, en arrêt de travail, fait de même, à fin mars, après quatre mois en fonction. Pour quelle raison? «Mon rôle était limité à celui d’un exécutant, ce n’était pas celui d’un responsable opérationnel», répond-il.

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Des cadres mettent le feu aux poudres

C’est précisément ce qui est reproché aujourd’hui à la présidente par certains cadres de l’institution. Contactés, ces derniers n’ont pas souhaité s’exprimer. Mais dans une lettre adressée à Loly Bolay le 6 mars dernier et que Le Temps s’est procurée, ils mettent le feu aux poudres en accusant le bureau du CA d’«occuper une place prépondérante dans la gestion institutionnelle». Ils s’inquiètent du départ du directeur et sollicitent une entrevue avec le conseil d’administration. Il faut croire que le début d’incendie n’est pas maîtrisé puisque, le 26 mars, certains cadres franchissent un pas supplémentaire en portant l’affaire devant le conseiller d’Etat Mauro Poggia. Par lettre, ils parlent de crise institutionnelle, évoquent des dysfonctionnements et des problèmes de gouvernance et réclament une rencontre.

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Celle-ci n’a pas encore eu lieu, les élections cantonales ayant sans doute relégué la bisbille de Vessy au rang de péripétie. Ou de bagarre de récréation. Car cette lettre n’est pas le seul document dans les mains de Mauro Poggia. Il reçoit aussi la contre-offensive, signée par près d’une centaine d’employés de l’EMS, qui volent au secours du CA, louant son travail et sa transparence, et fustigeant l’action des cadres incriminés. Comme si cela ne suffisait pas, le ministre reçoit également une missive du syndicat SSP, qui qualifie le comportement de Loly Bolay d’«irresponsable» et évoque une attitude «perçue comme menaçante» par les signataires de la première lettre. Mais, étrangement, la secrétaire syndicale Sabine Furrer ne se montre plus aussi vindicative: «Il est prématuré de communiquer avant une rencontre avec Mauro Poggia.»

«Loly Bolay a toute ma confiance»

Désigné arbitre, le conseiller d’Etat va-t-il sonner la fin de la récré? «Loly Bolay a toute ma confiance, elle a déployé une énergie incroyable pour mettre les problèmes au jour. C’est vrai qu’elle est très présente dans l’opérationnel, et je peux comprendre que cela ne soit pas agréable pour ceux qui se sentent sous tutelle. Elle peut désormais prendre plus de recul, pour ne pas démotiver les gens.» Un message que l’intéressée dit partager: «Au départ, il a fallu que le CA s’immisce dans l’opérationnel. Le département était au courant, les collaborateurs aussi. Aujourd’hui, je ne souhaite qu’une chose: sortir de l’opérationnel.» Devant le reproche d’avoir engagé un ancien membre du CA, socialiste, pour développer le système de contrôle interne exigé par le département et par le réviseur pour 2018, elle affirme: «Il fallait immédiatement remplacer la personne engagée pour ce poste mais qui ne répondait pas aux exigences requises. Nous avons engagé une auxiliaire diplômée, et de surcroît au chômage.»

On croyait la Maison de Vessy arrivée à bon port, on la découvre tanguant sur une mer agitée. Ce sera peut-être à la Cour des comptes d’y mettre de l’ordre, alertée elle aussi par lettre. «Ce serait une bonne nouvelle! s’exclame Loly Bolay. Je l’avais proposé en 2014, mais la majorité du CA avait refusé.»