Il y a, dans la carrière politique de Doris Leuthard, une forme de légèreté, de facilité, qui n’appartient qu’à elle. Alors que d’autres ont dû manœuvrer, intriguer, se battre, pour conquérir progressivement une part du pouvoir qu’elles ambitionnaient, elle donne l’impression de s’être glissée sans efforts, sans concurrence, là où elle était attendue. A la présidence du parti d’abord, puis à l’unique fauteuil dévolu au PDC au Conseil fédéral, l’icône n’a eu qu’à prendre place dans le cadre qui lui était réservé et à laisser monter vers elle l’encens d’une forme d’adoration. Imagine-t-on les socialistes parler de «notre Micheline»? Les démocrates-chrétiens ont très vite voué à «Unsere Doris» une véritable dévotion.

La présidence de la Confédération va être, pour la cheffe du Département de l’économie, la dernière marche à gravir. Sans effort, non plus, puisque le tournus en vigueur assure automatiquement l’accès aux responsabilités et aux honneurs dévolus à la première citoyenne ou au premier citoyen. Mais avec l’obligation de réussir, ou plus précisément la nécessité d’obtenir – c’est la dernière occasion qui lui est offerte – ce qui lui manque encore. Doris Leuthard a encore besoin d’un petit plus pour acquérir la stature qui était celle d’Arnold Koller et de Flavio Cotti, mais qui a fait défaut à ses deux prédécesseurs immédiats, Joseph Deiss et Ruth Metzler.

«Il fallait être Delamuraz pour exister à la tête de ce Département». Cette remarque, entendue récemment dans les pas perdus, renvoie à ce que l’on disait de Doris Leuthard au moment de son élection au Conseil fédéral. Doris Leuthard, assurait-on au moment où elle hésitait encore à faire acte de candidature à la succession de Joseph Deiss, en mai 2006, n’a pas le profil d’une ministre de l’Economie. On imaginait avec un brin de scepticisme la juriste argovienne aux prises avec la politique agricole ou les négociations à l’OMC. On l’aurait mieux vue à la tête du Département de justice et police, où Christoph Blocher n’avait toutefois pas l’intention de lui céder la place.

Ces défis-là ont été excellemment relevés. Doris Leuthard a empoigné avec un brio étonnant ces dossiers, en particulier PA 2011, la dernière étape de la réforme de la politique agricole, en maîtrisant jusqu’au plus menu détail d’une mécanique extrêmement complexe. La seule chose qui lui a fait défaut, c’est une forme d’empathie avec la paysannerie, sa vision des dossiers demeurant très intellectuelle et juridique. Elle s’en est aussi bien tirée avec l’OMC, un peu moins bien avec l’assurance chômage et la politique conjoncturelle. Elle n’a pas senti, notamment, l’importance de la crise qui commençait à gonfler à l’automne 2008, à laquelle elle n’a pendant longtemps pas cru.

Il lui manque un peu de réussite, un peu d’autorité, un peu d’épaisseur politique pour tout dire. Sa vaste ambition d’abaissement des prix à la consommation est à mi-chemin, comme en suspens, et demande à être confirmée. Elle s’est certes traduite par l’aboutissement de projets comme l’adoption du principe du Cassis de Dijon et les importations parallèles. Mais, dans le quotidien des consommateurs, l’ancrage de la Suisse îlot de cherté au continent des prix bas reste à démontrer, tout comme ses retombées en termes de croissance du PIB. Il n’y a pas de réalisation, de succès, de posture qui porte avec un certain degré d’évidence la marque de la ministre de l’Economie. Ce qu’elle fait le mieux, on a déjà eu l’occasion de le dire, est de servir «d’ouvre-boîtes» aux patrons suisses dans de nombreux pays du monde. Cela n’est appréciable et apprécié que par les seuls intéressés.

Sa personnalité, également, demande encore à s’affirmer au niveau gouvernemental. Brillante, charmante, compétente, curieuse, cultivée, on ne peut qu’énumérer à l’endroit de Doris Leuthard les qualificatifs positifs. Elle représente un personnage fort différent de celui des femmes qui l’ont précédée au Conseil fédéral. Rien du côté midinette d’Elisabeth Kopp, de la figure maternelle de Ruth Dreifuss, de la fraîcheur naïve de Ruth Metzler, de l’ego ébouriffé de Micheline Calmy-Rey ou de l’austérité d’Eveline Widmer-Schlumpf. On pourrait résumer le style de Doris Leuthard à une forme de modernité, qu’elle incarne d’autant mieux depuis qu’elle a été rejointe par Didier Burkhalter, dans la protogérontocratie qu’est devenu le Conseil fédéral.

Il lui manque encore l’affirmation d’une vision du monde personnelle clairement identifiable, un manque qui s’explique probablement par l’espèce d’osmose qui gouverne les rapports entre le PDC et son unique représentante au Conseil fédéral. La perte du deuxième siège, comme la culture du parti, fait que le conseiller fédéral démocrate-chrétien a beaucoup plus de peine que ses collègues à garder une marge d’autonomie par rapport à son parti.

A la présidence, elle sera la plus jeune élue à ce poste depuis Marcel Pilet-Golaz en 1934 –, ce devrait être, par la force des choses, un peu différent. Doris Leuthard a une chance, celle de succéder à Hans-Rudolf Merz, qui a ajouté aux coups du sort que la malice des temps lui a réservés un désastre communicationnel qui n’appartient qu’à lui. Dans ce domaine, elle n’aura pas beaucoup de peine à faire la différence. Mais elle risque aussi d’hériter de dossiers délicats. Celui des otages suisses en Libye et celui de la question confessionnelle, selon ce que seront les retombées de l’initiative sur les minarets. A relever que les représentants du Parti évangélique, qui annoncent le lancement d’une initiative pour l’inscription de la culture chrétienne dans la Constitution, font partie du groupe PDC aux Chambres fédérales. Samuel Schmid, qui n’était pourtant ni un extraverti, ni un habitué des coups politiques, avait gagné une stature tout à fait inattendue au cours de son année présidentielle, en particulier grâce à son intervention très remarquée au Sommet de l’information à Tunis. Potentiellement, la présidence de la Confédération peut conduire à tous les ratages et laisse espérer tous les rattrapages, c’est selon.