Le «oui» à l’initiative pour le renvoi des criminels étrangers (lire LT du 29.11.2010) prouve une chose, aux yeux de la presse romande: les partis de centre droit et de gauche sont impuissants face à l’UDC. Les éditorialistes appellent à un réveil rapide en vue des fédérales de 2011 et reviennent également sur la question de l’application problématique du texte. Certains demandent qu’à l’avenir, le Parlement rejette les initiatives en contradiction avec le droit international.

«Le parti du leader populiste Christoph Blocher […] enregistre sa sixième victoire en sept ans», écrit, en France, Le Point. Oui, «l’UDC avance parce qu’elle ne se heurte à aucune résistance», déplore la Tribune de Genève: «Elle est la première à détecter un malaise dans la population et la première à offrir une «solution.» En face, on n’agit «qu’en mode réactif» et sans stratégie. Cette absence de tactique est également montrée du doigt dans Le Quotidien jurassien. Les partis de gauche et du centre ont été incapables de se mettre d’accord pour soutenir le contre-projet, rappelle le journal qui espère que le «coup de semonce» de dimanche réveillera la classe politique helvétique. «Jusqu’où pourra-t-on descendre?» renchérit Le Courrier: «Visiblement, la marge de progression de l’extrême droite helvétique est considérable. Hier, la Suisse a vécu un nouveau dimanche noir.» La faute aux «amateurs» qui perdront toujours contre l’UDC», accuse 24 Heures.

La Liberté, qui se demande «jusqu’où ira la Suisse dans la régression de l’Etat de droit et les discriminations érigées en règles fondamentales», reproche elle aussi à la gauche et à la droite modérée leur «coupable déni de la réalité face aux agissements criminels d’une minorité d’étrangers». Pour le quotidien fribourgeois, «laisser ce terrain en jachère, malgré la colère croissante de la population, c’était offrir de l’espace aux plantes vénéneuses». Après «l’interdiction de la construction des minarets en 2009, [l’]instauration d’un régime pénal d’exception pour les étrangers criminels un an plus tard: deux funestes dimanches de fin novembre, deux crottes démocratiquement déposées dans le vaisselier constitutionnel.»

Et Le Nouvelliste de constater également que l’UDC est le seul parti a avoir «intégré les réalités du siècle», soit une bourgeoisie et une classe moyenne qui entendent protéger leurs privilèges. «Si les autres partis ne réagissent pas», c’est «un boulevard» qui s’ouvre pour elle «dans la perspective des élections fédérales de 2011», prédit le journal valaisan. Une perspective aussi entrevue par les quotidiens neuchâtelois L’Express et L’Impartial, qui prédisent aux partis gouvernementaux des difficultés pour se démarquer de l’UDC sans «s’enfermer dans une campagne dictée par ce parti».

«Le vote est clair: les Suisses veulent davantage de sévérité», analysent les Schaffhauser Nachrichten. «Cette mesure de bon sens, prétend un communiqué du Front national français, acquise contre la volonté des partis dominants, permettrait en France de libérer un très grand nombre des places de prisons.» Avec un certain sens de la métaphore, le Tages-Anzeiger et la Basler Zeitung disent que le peuple a un «désir fatal d’idylle». Pour le Journal du Jura, l’UDC dicte sa politique à l’ensemble du pays, «un pays qu’elle continue de cadenasser à son gré». Car «la question de l’identité et de la culture helvétiques préoccupe les Suisses plus que n’importe quel autre thème», selon le Bund, qui explique aussi ainsi le rejet de l’initiative fiscale du PS: «Non au fisc socialiste, oui à la justice UDC», résume la formule du Giornale del popolo, au Tessin.

Reste que «la mise en œuvre de l’initiative ouvrira une nouvelle discussion sur la démocratie directe» si chère à l’UDC, estime la Neue Zürcher Zeitung. «Au-delà des débats idéologiques, a bien compris Le Figaro, l’enjeu est […] avant tout juridique: pour être appliquée, l’initiative doit faire l’objet d’une loi, qui ne peut être contraire à la libre circulation en vigueur entre la Suisse et l’Union européenne.» D’autant que c’est précisément cette démocratie directe qui a un problème de fonctionnement, pense l’Aargauer Zeitung, dans la mesure où le peuple exprime «une profonde méfiance envers ses autorités», aux yeux de la Berner Zeitung.

Au point que la Südostschweiz voit même la Suisse prendre le chemin d’une «dictature populaire», sachant que «le renvoi peut être appliqué aussi bien pour un crime que pour un «abus de l’aide sociale», précisent Le Monde et Die Welt. Mais tous relèvent que «nombre d’opposants à ce texte estiment qu’il viole le droit international et qu’il est entaché d’inconstitutionnalité», à l’instar d’El País. La Suisse est désormais le pays le plus sévère d’Europe, estime Die Zeit; «la saison de la chasse» est ouverte», comme le pense le Kurier autrichien. «La Suisse va expulser ses immigrants criminels», selon le Diário de notícias portugais, qui n’utilise pas, notons-le au passage, le terme «étrangers».

Le Herald Tribune, enfin, parle, lui, de «deportation of criminals»... Mais heureusement, c’est un faux ami en anglais, qui signifie «expulsion». Et le jeune UDC valaisan interviewé par la chaîne de télévision France 2? Lui, il ne parle même plus de «moutons noirs» mais de «brebis galeuses, […] dehors!».