Près de la moitié de la population active au Tessin, soit 100 000 travailleurs, est au bénéfice de la réduction de l’horaire de travail (RHT), alors que moins d’un tiers des Suisses en ont fait la demande. Sans compter ceux qui n’y ont pas droit, mais qui ont aussi vu leurs revenus chuter ces dernières semaines. Les associations qui luttent contre la précarité craignent le pire.

A la Croix-Rouge Tessin, la demande de fourniture de biens de première nécessité «a plus que doublé», affirme sa directrice, Josiane Ricci. Les «working poor» qui gagnaient à peine de quoi couvrir leurs dépenses, se retrouvant avec 80% de leur salaire avec la RHT, peinent à faire face à tous leurs frais. Certaines catégories d’indépendants qui n’ont pas immédiatement eu droit aux aides de la Confédération et du canton, comme les chauffeurs de taxi, qui ont des charges fixes mais dont les revenus ont baissé dramatiquement, sont également mal en point.

Aux débuts de la criseLe Tessin déclare l'état de nécessité

Ceux qui s’approvisionnaient en nourriture auprès du Tavolino Magico – qui redistribue aux personnes dans le besoin des denrées excédentaires de la grande distribution mais qui a fermé son service pendant près d’un mois – ont perdu ce soutien, indique-t-elle. «Et qui faisait ses courses en Italie doit désormais les effectuer en Suisse et débourser nettement plus.» La situation ne se résorbera pas de sitôt. «On s’attend à ce que le nombre de demandes reste élevé pour plusieurs mois», prévoit-elle, ajoutant qu’au-delà des difficultés économiques la détresse sociale est notable. «Surtout chez les personnes âgées, plus isolées.»

Bons de nourriture et petites factures

Chez Caritas, en quelques semaines, autant d’interventions ont été réalisées qu’en un an en temps normal, notamment en distribuant des bons pour la nourriture et en réglant de petites factures, indique Dante Balbo, responsable du service social de l’antenne tessinoise. «Parmi les plus vulnérables, on compte surtout des mères monoparentales, des personnes âgées, des familles nombreuses, des travailleurs indépendants ou qui effectuent des travaux précaires, comme des ménages, et qui ont perdu leur source de revenu.»

Dante Balbo affirme reconnaître en ce moment les signes avant-coureurs du surendettement. «S’endetter en soi n’est pas problématique; on peut emprunter pour des raisons légitimes. Ce qui est dangereux, c’est le surendettement, appelé à augmenter. Les petites entreprises qui peineront à se remettre de cette crise licencieront.»

Salaire médian inférieur

Dans le panorama suisse, le Tessin, où le salaire médian est de quelque 1000 francs inférieur au salaire suisse et où le taux de chômage est supérieur, est fragile, admet-il, soulignant que tout est cependant relatif. «A peine 20 kilomètres au-delà de la frontière, on constate une pauvreté autrement plus troublante.»

La pauvreté risque néanmoins d’augmenter partout en Suisse, et au Tessin en particulier, où des gens de la classe moyenne glisseront sous le seuil de pauvreté, considère Sergio Rossi, professeur d’économie politique à l’Université de Fribourg. Selon lui, la stratégie actuelle d’octroyer aux entreprises des crédits garantis par la Confédération sera inefficace. Et il juge le financement actuel des assurances sociales insoutenable sur le long terme pour toute une série de raisons: vieillissement de la population, numérisation qui supprimera des emplois, etc.

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Pour contrer la précarité, le Tessinois est partisan du revenu inconditionnel de base (RIB), rejeté par le peuple en 2016. «L’idée fait son chemin ailleurs – Espagne, Etats-Unis… – et en Suisse aussi, elle refait surface», observe-t-il. Les Verts tessinois l’ont récemment contacté dans la perspective de la relancer au niveau cantonal.

«Je propose d’utiliser une partie des bénéfices nets de la Banque nationale suisse (BNS) et de les redistribuer, non pas à la Confédération et aux cantons, mais directement aux citoyens.» Une autre façon de financer le RIB serait de prélever une micro-taxe sur les grands patrimoines, ou encore sur les paiements électroniques. Cette dernière suggestion fait d’ailleurs l’objet de l’initiative Micro-impôt sur le trafic des paiements sans espèces, dont la récolte de signatures vient de démarrer fin mars.