C’est comme un bulletin de victoire de la grande armée napoléonienne que le rédacteur en chef de la Basler Zeitung, Markus Somm rédige son éditorial: «On l’attendait, cette victoire des partis bourgeois, mais son ampleur a surpris: l’UDC croît de manière historique, le PLR fête un come-back remarquable, et le centre, qui semblait il y a quatre ans devoir déclencher dans la politique suisse une nouvelle ère, a tout simplement disparu.»

Mais la dent dure, très dure, de Markus Somm, c’est le PDC qu’elle déchiquette: un parti désormais esseulé, qui, s’il n’a pas perdu grand-chose du point de vue numérique, «meurt de faim à un niveau très bas». Aussi devra-t-il très rapidement décider s’il retourne dans le bercail des partis bourgeois ou s’il continue à jouer les aides de bureau au parti socialiste. Ce qui signifierait pour lui le déclin et la disparition. Bref, pour Markus Somm aucun doute: «Ce dimanche est un bon jour pour la Suisse.» Et si, pour la NZZ, c’était un «retour à la normalité», pour la Basler Zeitung, c’est plutôt «un retour à ce qui a fait ses preuves.» C’est-à-dire, dans la pensée de Markus Somm, le retour en force d’une UDC qui cesserait d’être ostracisée et exclue du gouvernement (entendez: à n’y avoir qu’un seul siège). «Une force conservatrice, eurosceptique, libérale de droite, critique avec l’immigration, fait du bien à tout le monde, car nous sommes tous obligés de parler de thèmes qui suscitent l’angoisse chez bien des gens. Qui persiste à ignorer l’UDC nuit au pays et en trahit les meilleures traditions.» L’affûté éditorialiste pique enfin sa dernière banderille: «Il n’est pas concevable qu’un tiers des électeurs de ce pays soient ignorés comme s’ils n’avaient pas de droit de vote.»

Bref, comme le dit Peter Jost, le rédacteur en chef de la Berner Zeitung, «la Suisse veut plus d’UDC» et, sans montrer toute la fougue de son confrère bâlois, il plaide, lui aussi, pour une montée en puissance de l’UDC au Conseil fédéral. Faute de quoi le mot de concordance se viderait de tout son sens.

Ce que le Bund de Patrick Feuz dit d’une autre manière encore, mais en termes hautement symptomatiques: il s’agit désormais pour le journal que l’on tienne compte des nouveaux rapports de force, que l’on mène l’UDC au compromis raisonnable et que pour cela, on lui offre le second siège qu’elle réclame. Et Madame Widmer-Schlumpf? «Elle n’est pas une possédée du pouvoir, mais au contraire une politicienne consciente de ses devoirs.». On l’a compris: le Bund lui suggère de se retirer par la grande porte, avec les honneurs. En ayant accompli ce tour de force: avoir permis l’émergence au Conseil fédéral d’une UDC mieux prête au compromis.

Alors Madame Widmer-Schlumpf doit-elle rester, et doit-on enfin entendre et traduire la force de l’UDC au Conseil fédéral?

La Neue Zürcher Zeitung le suggère extrêmement subliminalement, sans jamais le dire. «Retour à la normalité» ou, si l’on préfère «à la normale»: c’est le titre de son éditorial bien en vue sur sa première page du journal. Le texte, signé Eric Gujer, rédacteur en chef, martèle deux axes avec force: les partis bourgeois sont en forte croissance et l’illisibilité au parlement est désormais terminée. Pour la NZZ ce n’est pas une surprise «car le peuple est plus conservateur dans les urnes que le parlement». Le rédacteur en chef n’est d’ailleurs pas tendre pour ce parlement, dont, constate-t-il, «le centre autoproclamé, qui a dominé, à tout le moins optiquement, a perdu des plumes». Un centre qu’il n’épargne pas de ses sarcasmes en qualifiant sa politique de «Wischiwaschi», en d’autres termes de grand n’importe quoi.

Est-ce à dire pour autant, comme le proclament certains, parmi lesquels la presse allemande, que c’est un tremblement de terre à droite, ce que nos voisins suisses alémaniques (apprenez le mot, il va revenir souvent ces jours prochains) appellent un «Rechtsrutsch»? Pour Eric Gujer, pas le moins du monde. Pour lui, le mot «Rechtsrutsch» appartient, tout autant que «chaos de l’asile», à une rhétorique destinée à faire peur et polariser. Non, ce qui s’est passé ce dimanche dans les urnes n’est pour le rédacteur en chef du journal radical-libéral qu’une correction au sens où l’entendent les économistes et les traders: «Quand le peuple pense autrement qu’une large part du parlement, des corrections sont alors inévitables.» C’est en ce sens qu’il faut comprendre le mot «normalité» qui orne le titre de son éditorial. Fini l’illisibilité. Champagne, alors, Monsieur Gujer? Pas tout à fait, car la correction advenue ce week-end l’est par la grâce du camp dit bourgeois. Or ce camp est loin d’un être solide et unifié. Bref, pour Eric Gujer, «le résultat des élections rend plus facile à l’UDC d’avancer sa revendication d’un second siège.» Mais il lui restera à accepter quelques compromis avec le PLR pour ne pas ruiner les avancées du camp bourgeois.

Est-on plus affirmé du côté du Tages Anzeiger quant à l’opportunité ou non de la présence de Madame Widmer-Schlumpf au Conseil fédéral? Pas vraiment. C’est surtout un pays simplement coupé en deux, partagé, que l’éditorialiste Daniel Foppa constate. Avec un résultat qui tétanise la rédaction: celui de l’UDC, dont le statut de facto de parti d’opposition lui permet de nommer les problèmes sans vraiment chercher à les résoudre. Une manière habile de s’assurer les urnes sans devoir retrousser les manches. S’il salue également la remontée des Radicaux-Libéraux, le journal s’étend aussi largement sur la débâcle des Verts, toutes tendances confondues et la perte, par les partis dits du centre, de leur fonction de pivot. Bref, pour le Tages Anzeiger, le nouveau centre né en 2011 n’aura été qu’une parenthèse, un épisode dans les livres d’histoire. 2015 signe le retour des forces centrifuges. Et l’éloignement de réformes acquises à force de compromis.