Sécurité

Ces poids lourds européens de la peur qui traversent le Tessin

Freins dysfonctionnels, marchandises dangereuses en quantité dépassant les limites autorisées, véhicules en ruine, chauffeurs au volant depuis 20 heures, ou, pire, saouls: les poids lourds de marchandises en provenance du reste de l’Europe traversant le Tessin font parfois frissonner. Reportage

Un jeune agent sûr de lui avance d’un bon pas, la paume tendue en l’air. Il se dirige vers un camion en marche pour lui signaler de s’arrêter. Nous sommes dans l’aire de contrôle des poids lourds de la commune tessinoise de Giornico, coincée entre les montagnes enneigées et précédant l’entrée du Saint-Gothard. Une vingtaine de policiers en uniforme bleu et au sommet de leur forme physique s’assurent que les camions stoppés respectent les normes avant de traverser le tunnel.

Poliment, l’agent demande au conducteur ses papiers. Pendant que son collègue les passe en revue, il fait le tour du camion. «On trouve de tout; parfois de l’extérieur tout semble beau, puis en dessous, ça tombe en ruine», glisse-t-il. Cette fois, tout est en ordre. Le policier retire ensuite à l’aide d’une clé USB les données à l’intérieur du camion. En les analysant sur l’ordinateur dans une cabine voisine, il découvre qu’il roulait à près de 100 km/h, alors que la limite est de 80: et vlan, quelques centaines de francs d’amende.

«Pour falsifier les informations liées à la vitesse et au nombre d’heures conduites, les camionneurs ont des stratagèmes qui évoluent aussi vite que la technologie», commente l’agent. Surtout lorsqu’ils sont pressés d’arriver à destination, comme ceux qui partent de la Sicile pour le nord de l’Europe, chargés de fruits et légumes. Mais en Suisse, les chauffeurs de véhicules lourds ne peuvent pas conduire plus de neuf heures d’affilée et doivent se reposer onze heures avant de reprendre la route.

Délocalisations à l’Est

«Avec la crise, les entreprises d’Europe occidentale ont toutes délocalisé leur siège vers l’Est, où les taxes d’immatriculation sont moins élevées et les salaires des chauffeurs aussi», affirme le sergent-major Tiziano Triacca, qui dirige les opérations. En effet, la plupart des camions qui s’arrêtent à Giornico proviennent de Roumanie, de Pologne, de République tchèque ou de Slovaquie… Leurs chauffeurs aussi. Selon Tiziano Triacca, ces derniers gagnent la moitié du salaire des camionneurs ouest-européens et sont souvent payés au kilomètre.

Un camion chargé de déchets d’amiante est arrêté. Derrière la vitre, deux gros dés en peluche et un autocollant d’une pin-up nue. Immatriculé en Slovaquie, il arrive d’Italie et s’achemine vers l’Allemagne. Cigarette au bec, chaussé de pantoufles, le conducteur bulgare révèle dans un italien approximatif qu’il travaille six jours par semaine pour 1100 euros et qu’il vit dans son camion. Il s’estime chanceux: certains collègues doivent encore payer un loyer pour dormir dans le véhicule.

En cas de doute, le camionneur est soumis à un alcotest, dès 5h du matin. «Ce n’est pas rare que certains aient encore l’alcool de la veille dans le sang», affirme Tiziano Triacca, qui, au fil du temps, en a vu de toutes les couleurs: disques de freins réduits à un quart de leur taille initiale, camions de 40 tonnes dévalant la rampe de la Biaschina à 150 km/h, conducteur au volant depuis vingt heures, prétendant avoir partagé le travail avec un collègue… Un autre a même mangé le disque de vitesse pour cacher qu’il avait conduit trop longtemps. Il a dû être conduit à l’hôpital.

Une équipe de chimistes épaule les policiers

Depuis l’incendie survenu en 2001 dans le Gothard, causé par la collision entre deux poids lourds dont l’un était conduit par un chauffeur ivre, et qui a fait 11 morts, une équipe de chimistes épaule les policiers pour tester la corrosivité, l’inflammabilité et la radioactivité des marchandises potentiellement dangereuses. En grande quantité, elles sont interdites dans le tunnel. «Mais il y a toujours des malins qui tentent de contourner la loi», souligne un agent.

La manière dont les marchandises sont chargées, la répartition de leur poids dans la remorque, le nombre de courroies et leur tension sont aussi vérifiés. «Plusieurs contraventions sont infligées parce que la cargaison est mal fixée, fait valoir le chimiste Mario Orsenigo. Il suffit d’un freinage sec ou d’une accélération en montée pour qu’elle glisse et crée un véritable désastre.»

Malgré les risques inévitables que représente le trafic de transporteurs internationaux de marchandises, la Suisse demeure un des pays où ils sont les mieux contrôlés, selon les dires de l’adjudant Andrea Martinella. «Ici, seuls les véhicules de 40 tonnes sont autorisés et entre 22h et 5h, leur circulation est interdite, exception faite des camions transportant des denrées périssables.» Ailleurs en Europe, les poids lourds de 60 tonnes sont permis, jour et nuit.

Chaque jour, 3000 de ces mastodontes remplis à bloc de marchandises de toutes sortes passent par le Tessin pour gagner le nord du continent. La police tessinoise de la sécurité routière effectue quatre jours de contrôle par mois, soit un minimum de 12 000 heures par année. Et ce sont donc seulement près de 5% des 600 000 camions traversant le canton annuellement qui sont passés à la loupe.

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