Enseignement

Poignée de main obligatoire à l’école: la solution bâloise ne règle pas tout

S’ils ne cautionnent pas les dispenses pour des motifs religieux, comme dans le cas de Bâle-Campagne, les enseignants genevois privilégient le dialogue à la sanction en matière d’intégration

Inconcevable en Suisse romande, «l’affaire de la poignée de main» fait réagir le milieu enseignant. S’ils approuvent la décision des autorités bâloises d’annuler la dispense octroyée aux deux élèves musulmans de Therwil, les professeurs genevois contactés par Le Temps pointent également ses limites. Convaincus qu’un avis de droit ne règle pas tout, la plupart rappellent que sans dialogue de fond, il n'y a pas d’intégration possible.

Refuser de serrer la main d’une femme pour des raisons religieuses: le geste des deux frères de 14 et 15 ans avait choqué à Bâle-Campagne et au-delà. D’envergure nationale, la polémique s’est apaisée avec le récent rappel à l’ordre du Département de l’instruction publique bâlois (DIP). Désormais, la poignée de main peut être exigée par l’enseignant et assortie d’amendes allant jusqu’à 5000 francs en cas de refus. A Genève, où la salutation n’est pas d’usage dans le cadre scolaire, c’est avant tout la question de l’intégration qui interpelle.

«Inacceptable», «surréaliste», «sidérante»: les professionnels genevois n’ont pas de mots assez forts pour qualifier la dispense accordée, dans un premier temps, par l’établissement secondaire. «La direction s’est trompée magistralement», déplore le député PLR et ancien enseignant Jean Romain, persuadé que «l’école ne doit pas faire d’exceptions. Il faut au contraire qu’elle se positionne à distance du fait religieux et politique». «Instaurer un traitement de faveur n’était pas la bonne solution même si la direction a tenté de régler le conflit sur le moment», ajouter Laurent Vité, président du syndicat des enseignants du primaire.

Comment faire comprendre?

Sur le fond, tous approuvent la décision du DIP bâlois. Sa mise en application, en revanche, divise. Une fois la poignée de main rendue obligatoire, comment la faire respecter? Comment faire comprendre ces «valeurs», ces usages de bienséance qui régissent le vivre ensemble? C’est là qu’une fracture apparaît. «Aux étrangers de s’adapter, estime Jean Romain. Peu importent les raisons pour lesquelles un élève se plie à la règle, l’important est qu’il la respecte.» A ses yeux, les sanctions prévues sont «normales, compte tenu du climat tendu et préoccupant qui règne autour de l’islam en Suisse».

Pour la députée socialiste et présidente de la Fédération des associations de maîtres du cycle d’orientation, Salima Moyard, le dialogue prime. «Il faut surtout chercher à transmettre des valeurs et à y faire adhérer les élèves.» En classe atelier, l’enseignante a déjà été confrontée à des élèves en rupture qui tenaient des propos méprisants envers les femmes et les menaçaient d’une fatwa. «J’ai interrompu mon cours pour en discuter. Finalement, l’élève a réalisé la gravité de son geste et s’est excusé.» «Lorsque j’enseignais, deux étudiants ont demandé à être excusés le vendredi pour aller à la mosquée, raconte Bilal Ramadan, membre du bureau du Cartel intersyndical. Je leur ai expliqué pourquoi ce n’était pas possible et ils ont compris.»

Un cas très éloigné de Genève

Dans l’affaire de Bâle-Campagne, Salima Moyard estime qu’un avis de droit «fait sens, mais ne va pas régler le problème du jour au lendemain. La voie judiciaire n’est pas l’unique solution». Doyen de l’établissement secondaire André-Chavanne, Mershad Ghaffary juge ce cas très éloigné du contexte genevois. «Notre école compte pourtant près de 130 nationalités différentes, mais nous n’avons jamais connu pareille situation. Les conflits qui peuvent survenir avec des adolescents se règlent à l’interne, en discutant avec des médiateurs et des travailleurs sociaux.»

Dialoguer en amont semble donc essentiel. D’autant que l’école, tous les professionnels s’accordent à le dire, reste le lieu d’intégration par excellence. «La mission de l’école est d’éduquer et non d’exclure», déclare Anne Emery-Torracinta, conseillère d’Etat chargée du DIP genevois. La magistrate socialiste insiste sur l’importance de clarifier les règles en vigueur. A Genève, le port de signes religieux est autorisé pour les élèves, mais pas pour les professeurs. En revanche, aucune dispense pour les cours de natation ou de musique n’est accordée. «Le programme vaut pour tous.»

Discuter avant de sanctionner

Début 2015, Genève avait connu un cas problématique à l’Ecole de culture générale Jean-Piaget. Lors d’un cours de gymnastique, un élève, récemment converti à l’islam, avait refusé tout contact avec une enseignante qui cherchait à corriger sa posture. «Le problème s’était alors réglé par la discussion, l’élève ayant accepté les règles de l’école», précise la cheffe du DIP. Et si cela n’avait pas été le cas? «Des sanctions graduelles sont prévues, au même titre que pour n’importe quel autre comportement jugé inadéquat. De l’avertissement à la retenue ou au renvoi, selon la gravité des faits, avec une possibilité d’amende si l’autorité scolaire juge que l’infraction est due à l’attitude des parents.»

«Le cadre légal est nécessaire, mais ne suffit pas», insiste Salima Moyard. Dès lors, où placer le curseur entre démarche pédagogique et démarche répressive? «Contraindre ne règle rien, estime Jean Batou, député d’Ensemble à gauche et professeur d’université. C’est même contre-productif. La preuve en France où la question religieuse est plus explosive que jamais, depuis l’interdiction du voile en milieu scolaire.» A ses yeux, l’exemple bâlois témoigne d’une «perte de confiance dans le rôle pédagogique de l’école. On a peur de ne plus réussir à convaincre alors on impose.» Face à l’ampleur de la polémique, il ironise: «Certains se découvrent subitement féministes lorsqu’il s’agit de contraindre, voire d’exclure, deux mineurs influencés par le salafisme».

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