Polémique autour du pont qui ferme

Fribourg L’ouverture prochaine du pontde la Poya marque aussi la fermeturede celui de Zähringen

Le cœur historique de la ville balance entre espoirs et inquiétudes

Fribourg doit être la seule ville au monde qui a fait de sa cathédrale un rond-point, disent les mauvaises langues. Et ce n’est pas tout faux. Depuis belle lurette, la circulation étouffe le parvis. On ne s’y entend pas parler. Les ruelles alentours ne respirent pas la joie mais absorbent les poussières fines. C’est justement pour préserver le quartier du Bourg et lui rendre un peu de sa superbe qu’a été construit le pont de la Poya, plus au nord. Lorsqu’il sera ouvert à la circulation, le 12 octobre, sera fermé simultanément celui de Zähringen, à l’origine de tous les maux du cœur historique de la ville. Un big bang qui ravit en même temps qu’il soulève de nombreuses inquiétudes.

Rien n’indique en effet que le Bourg sera dorénavant l’endroit où il faut être. Aucun projet de redynamisation du quartier historique ne s’est concrétisé. Les autorités communales ont organisé des marches participatives, en ont fait un joli livre, Le Bourg en marches, un plan directeur est en consultation. Mais pour l’instant, pas l’ombre d’un nouvel aménagement, d’une zone piétonne avec terrasses ou d’une place désencombrée des voitures qui y stationnent. Dans l’immédiat, il y aura juste moins de circulation.

Pour que le quartier puisse réellement être rendu à ses habitants, aux amoureux du patrimoine, aux touristes, aux familles avec poussette, aux promeneurs du dimanche, il faudra patienter. Et certains, les commerçants surtout, sont en colère. «Le Bourg va devenir un cul-de-sac et rien d’autre», regrette Alexandre Sacerdoti, président de l’association de quartier. «Et c’est déjà une zone sinistrée. On se croirait au Portugal», lance l’orfèvre Robert Möschler, propriétaire de La Mine d’Or. «Il y a trente ans, poursuit-il, lorsque je me suis installé dans le quartier, il fallait se battre pour trouver une surface commerciale. Tout était occupé. Maintenant que la clientèle a pris l’habitude de faire ses achats dans les centres commerciaux, on a le choix entre une dizaine de locaux et ce n’est pas en fermant le pont de Zähringen que ça va changer. Il n’y aura peut-être plus ce transit, mais encore moins de clients.»

Ces dernières années, de nombreux commerces ont fermé leur porte dans le Bourg. Certains ont été remplacés par des bureaux, voire des appartements. Justo Garcia, patron du restaurant le Boccalino depuis 28 ans, tient bon. Ce jeudi midi, son menu du jour concurrence la Bénichon: soupe de légumes, endives au jambon, pâtes à l’amatriciana, vermicelles aux marrons et glace vanille. Soit quatre plats pour vingt francs. Ce qui n’adoucit pas pour autant l’humeur du patron face aux changements qui s’annoncent. «J’ai vu les bistrots fermer les uns après les autres. Et pour moi, le pont de la Poya est un pont qui sépare plus qu’autre chose, car je vais encore y perdre une partie de ma clientèle qui ne pourra plus accéder aussi directement au quartier. Et je n’en gagnerai pas une autre pour autant», craint-il.

Même inquiétude pour Brigitte Longchamp, qui tient un salon de coiffure. «Depuis le temps qu’on sait que le pont de la Poya va être construit, je ne comprends pas que rien n’ait été anticipé. Le Bourg va devenir un no man’s land pendant des années. C’est à se demander ce qu’ils font dans leurs bureaux», lâche-t-elle.

L’inertie apparente a, en fait, un coupable: le stationnement. La Ville de Fribourg s’est engagée à ne pas supprimer une place de parcage sans en créer une nouvelle dans un endroit plus opportun. Rien de concret pour l’heure, pas de lieux rendus aux piétons et à la convivialité. La promesse a le don d’énerver les anti-voitures.

Plusieurs options sont actuellement ouvertes, avec des avantages et des inconvénients, des détracteurs et des partisans. «Les discussions prennent du temps», explique Thierry Steiert, conseiller communal chargé de la Mobilité, qui se défend de n’avoir rien entrepris et rappelle qu’une succession de blocages a conduit à la situation actuelle. Bien avant qu’il n’accède au Conseil communal, une première planification prévoyait la suppression de places de stationnement sans contrepartie. Il a fallu tout recommencer à zéro pour couper court à une polémique et des recours qui s’annonçaient sans fin. «C’est vrai, l’anticipation n’a pas été optimale, poursuit Thierry Steiert. Mais il y a maintenant une réelle volonté politique d’aller de l’avant le plus vite possible. Il faut prioriser les mesures et mettre l’accent sur ce qui est réalisable.»

Parmi les projets réalisables à court terme: permettre à une trentaine de voitures de stationner sur le pont de Zähringen afin de libérer complètement la place des Ormeaux. Dans un second temps, un ascenseur pourrait relier le Bourg à l’entrée de la ville-ville, où un parking pourrait être construit.

Pas de quoi rassurer Alexandre Sacerdoti. Certes, en tant que président de l’association du quartier, il se bat pour régler la question du stationnement. Mais pas seulement. «La revitalisation du Bourg passe par une mobilisation des habitants, des commerçants et de la commune qui, pour l’instant, ne s’engage pas suffisamment», estime-t-il, citant l’absence de décorations de Noël, les chicanes chaque fois qu’un commerçant déborde sur le trottoir, le manque de soutien dans l’animation du quartier. «Si la Ville de Fribourg ne parvient pas à requalifier les espaces et à redynamiser ce quartier, toute l’opération aura été un échec», avertit également Pierre-Olivier Nobs, membre du parlement et secrétaire politique de l’ATE Fribourg.

«Le pont de la Poyaest un pont qui sépareplus qu’il ne relie»