Yves Bouvier est plus que jamais dans le collimateur des policiers monégasques. Selon des éléments obtenus par Le Temps, ces derniers déploient beaucoup d’énergie pour dresser une liste exhaustive de ses versements à Tania Rappo. C’est par cette résidente du Rocher que le transporteur d’art genevois avait pu entrer en contact avec le milliardaire russe Dmitri Rybolovlev, dont la plainte monégasque contre X déposée le 9 janvier 2015 a donné lieu à son inculpation pour «escroquerie et blanchiment».

A l’issue de près d’un an d’enquête, les policiers du Rocher disposeraient aujourd’hui d’une liste de transactions prouvant l’importance des rémunérations acquittées jusqu’en 2013 par Yves Bouvier et sa société MEI Invest au profit de Tania Rappo, via une myriade de sociétés.

Anson Finance, Business Venture, Rilarte, Solarte, Vitarte mais aussi Aquabelle ou Ming Tower sont, selon les enquêteurs, autant de sociétés écrans utilisées par cette Suissesse d’origine bulgare pour percevoir des commissions sur chaque achat de tableau destiné, in fine, à Dmitri Rybolovlev. Ces sommes représentent parfois jusqu’à 18% du prix des œuvres acquitté par le milliardaire russe. Ce qui tend à prouver l’importance des plus-values réalisées par Yves Bouvier aux dépens du président de l’AS Monaco. «De telles commissions ne sont payées que lorsque le vendeur a l’assurance de réaliser un énorme profit, et qu’il veut le silence absolu de son intermédiaire», a confirmé au Temps une source proche du dossier.

L’identification formelle des ayants droit des sociétés citées ne figure pas dans les documents dont Le Temps a pu prendre connaissance. Les policiers du Rocher auraient toutefois établi que celles-ci sont bien contrôlées par Tania Rappo. L’intéressée a été à son tour inculpée fin février à Monaco pour «complicité d’escroquerie et blanchiment».
Citons quatre transactions pour l’exemple. Le 22 septembre 2008, MEI Invest verse 4 millions d’euros à Anson Finance pour l’acquisition, par Dmitri Rybolovlev, de Te Fare (La maison), un tableau polynésien peint par Paul Gauguin en 1892. Direction? Un compte de la banque HSBC à Monaco, répertorié sous le numéro 5631.

Tableaux et dessins de Picasso

Le 6 mai 2011, ce sont 6,05 millions de dollars qu’empoche Rilarte, via la HSBC Monaco (référence 65 635), en contrepartie de l’acquisition de L’Homme assis au verre de Pablo Picasso, tableau acheté 107 millions de dollars par le magnat russe. Le 12 avril 2013, c’est au tour de Vitarte, via la filiale monégasque de Barclays (référence 238 939), de voir son compte crédité de 2 925 000 euros, correspondant à la commission sur la vente de la fameuse Tête de femme de profil de Picasso.
Il s’agit de l’un des deux tableaux remis à la justice française pour expertise par Dmitri Rybolovlev le 24 septembre, à la suite de la plainte pour vol déposée le 6 mars par Catherine Hutin, belle-fille du maître. Les 58 dessins de Picasso – dont la provenance, comme celle de la toile précédente, est la question clé du dossier qui vaut à Yves Bouvier d’avoir été mis en examen en France pour recel le 14 septembre – clôturent cette liste.

A la suite de leur vente, Tania Rappo aurait empoché la coquette somme de 997 500 euros, soit environ 11% du prix final de ces œuvres. Une somme versée le 26 mars 2013 par MEI Invest à une société dénommée Pirin Estate, toujours via la filiale monégasque de la banque Barclays.

La plus-value réalisée par Yves Bouvier sur ces œuvres a-t-elle été «dissimulée» à Dmitri Rybolovlev, comme celui-ci le clame haut et fort, estimant avoir été victime d’un aigrefin? Tania Rappo – piégée par l’oligarque, qui a remis à la justice des enregistrements d’elle réalisés à son insu à Monaco – connaissait-elle la provenance des Picasso sur lesquelles elle percevait de très confortables commissions?

Interrogés sur l’ensemble des transactions par la justice monégasque, les deux acolytes avaient répété, avant le dépôt d’une plainte par Catherine Hutin, que leur «client» russe savait que MEI Invest faisait du profit, et insisté sur le fait qu’il était, comme tout acheteur, «libre de ses choix».

Cette reconstitution policière des commissions versées à Tania Rappo sera certainement sur le bureau de la juge d’instruction française Isabelle Rich-Flament, qui s’apprête, selon nos informations, à la convoquer pour l’interroger. Entendu par la magistrate le 14 septembre 2015, après l’émission par celle-ci d’un mandat d’arrêt international, Yves Bouvier en est ressorti mis en examen.

Interrogé, lors de son audition, sur l’origine des toiles incriminées de Picasso et sur le fait qu’il n’a pas consulté, comme il se doit, la fondation Picasso administration qui délivre habituellement les certificats d’authenticité (et trace toutes les œuvres du maître), Yves Bouvier a répondu qu’il avait engagé sa «responsabilité personnelle» et que, dans de très nombreux cas de ventes, cette procédure n’est pas effectuée.