Plus de 200 policiers engagés. Seize personnes arrêtées pour soupçon de traite d'êtres humains ou d'incitation à la prostitution avec 24 femmes surtout originaires de Roumanie. L'opération menée mardi soir dans les cantons de Berne et Schwyz est sans précédent en Suisse. Elle intervient au terme de longues semaines voire de longs mois d'investigation, d'échanges d'informations au niveau national et international coordonnés par l'Office fédéral de la police (Fedpol), lui-même en lien avec la Roumanie.

Dans le canton de Schwyz, la principale intervention s'est déroulée dans le village de Tuggen (2700 habitants). C'est dans le bar «Bolenberg» qu'ont été trouvées sept femmes prostituées. «Nous soupçonnons que ces femmes étaient considérées comme des marchandises, sans liberté de mouvement», explique le chef de la police criminelle cantonale Stephan Grieder. L'intervention s'est révélée «difficile à coordonner» car les 9 proxénètes soupçonnés, surtout des ressortissants turcs et roumains, n'étaient, pour la majeure partie d'entre eux, pas présents sur les lieux. Deux arrestations ont eu lieu dans les cantons de Zoug et Zurich. Stephan Grieder précise: «Pour ces cas-ci, les responsables soupçonnés appartenaient visiblement à un même réseau que ceux arrêtés à Berne; il est possible que les femmes étaient transportées d'un lieu à l'autre.»

A Nidau (BE) précisément, l'hôtel «Schloss», où s'est déroulée l'intervention d'une centaine de policiers, avait déjà été investi par les forces de l'ordre au début décembre 2006. Il n'avait alors pas été possible de prouver une traite d'êtres humains mais quelque vingt prostituées avaient été expulsées. Après une fermeture temporaire, l'hôtel s'est très rapidement réorganisé avec un nombre similaire de femmes ce qui a alerté la police, rapporte son porte-parole. Mardi soir, 17 prostituées ont été arrêtées et placées en détention. Elles resteront en Suisse pour les besoins de l'enquête, soutenues par des spécialistes d'organisations non gouvernementales (voir ci-dessous), avant certainement d'être expulsées. «Pour l'heure, nous préférons garder le silence sur le traitement subi par ses femmes, leurs conditions supposées de travail», rajoute le porte-parole Olivier Cochet.

Onze condamnations

Phénomène planétaire, l'esclavage moderne a pris des proportions inquiétantes dans l'Europe du sud-est, alertait en 2005 l'Organisation internationale pour les migrations. Dans un rapport, elle estimait à 20000 le nombre de victimes, hommes ou femmes, de la traite en Europe, mentionnant comme principaux pays d'origine l'Albanie, la Roumanie, la Moldavie, la Bulgarie et le Kosovo. Ces chiffres restent très difficiles à certifier, la notion de contrainte restant floue et le sort de victimes bien souvent non dévoilé. La plupart de femmes sont attirées par des promesses de travail ou de mariage, s'endettent pour les concrétiser. On les oblige à se prostituer, parfois sans les payer, parfois avec l'utilisation de la force. La Suisse n'est pas à l'écart. Selon les estimations de Fedpol faites en 2002, entre 1500 et 3000 personnes y seraient victimes de ce trafic à des fins d'exploitation sexuelle, parmi lesquelles une grande part de femmes roumaines. En 2005, onze condamnations pour traite d'êtres humains ont été prononcées - et 12 pour incitations à la prostitution. Précédemment, ce chiffre oscillait entre deux et sept. Interrogé sur cette hausse, Stephan Libiszewski, directeur du Service de coordination contre la traite d'êtres humains et le trafic de migrants (SCOTT), rectifie. «Il est plus juste de relever que les constats augmentent. Cela ne veut pas dire que les cas étaient moins fréquents». Créé en 2003, le SCOTT rassemble les autorités de la Confédération et des cantons chargées de la lutte contre la traite d'êtres humains. «La globalisation, dans un sens large du terme, est un facteur incitatif», poursuit Stefan Libiszewski. Les collaborations internationales pour remédier au phénomène sont primordiales.

Cours pour les polices

Au niveau politique, les deux Chambres ont approuvé l'an dernier un durcissement de la loi sur le trafic d'êtres d'humains. Depuis décembre, les cas de traite sont régis par l'art. 182 du Code pénal punissant d'emprisonnement (jusqu'à 20 ans) ou de peine pécuniaire celui qui en qualité d'offreur, d'intermédiaire ou d'acquéreur se livre à la traite d'un être humain. La personne punie peut agir à des fins d'exploitation sexuelle, mais aussi pour exploiter la force de travail de sa victime ou s'adonner à un trafic d'organes, comme le souligne la définition retenue au niveau international.

Du côté de la police, notamment à Schwyz, on multiplie les contrôles, car «pour l'heure nous ne voyons que la pointe de l'iceberg», certifie Stephan Grieder. Autre reflet de cet engagement, l'Institut suisse de police (ISP) de Neuchâtel organise dès ce printemps les premiers cours de formation spécialisée en matière de lutte contre la traite d'humains. Et la perspective de l'Euro 2008 promet d'ores et déjà du travail.