Et si, pour résoudre la crise que traverse actuellement la police vaudoise, on procédait à un coup de sac au Conseil d'Etat? L'idée n'est pas si farfelue. Elle fait même l'objet de rumeurs insistantes dans les couloirs du Château cantonal et de la gendarmerie. C'est carrément un «scénario» qui circule. Un scénario parmi d'autres, paraît-il... En clair, il s'agirait de réunir dans un seul département la Justice et la Police, séparées dans la vaste réorganisation des services de 1997 - l'opération DUPLO, pour «Démarche urgente pour l'organisation de l'Etat».

Ancien fleuron

A cette époque, la démarche n'avait qu'un seul véritable objectif. Il fallait rationaliser tout ce qui pouvait l'être tant les finances cantonales se portaient mal. Et tant pis si l'on tronçonnait au passage un département, celui de Justice, police et affaires militaires (DJPAM), qui était autrefois le fleuron du gouvernement vaudois.

Plus de dix ans après l'entrée en vigueur de la réforme DUPLO, le contexte, financier surtout, a bien changé. Et le feu brûle au Département de la sécurité et de l'environnement (DSE), fruit d'un lent processus de pourrissement du dossier «police».

Département mineur

Dans ce contexte, la guerre des chefs que se livrent le commandant de la police cantonale, Eric Lehmann, et celui de la gendarmerie, Alain Bergonzoli, (LT du 08.10.2008), n'est qu'une anecdote tant le malaise est profond au sein de la police cantonale. Les gendarmes ont l'impression de faire partie d'un département de seconde zone qui a accueilli tour à tour à sa tête depuis 1993 - date des premières esquisses des réformes policières - Claude Ruey, Philippe Biéler, Josef Zisyadis, Jean-Claude Mermoud, Charles-Louis Rochat et aujourd'hui Jacqueline de Quattro. Une sorte de «terrain de formation pour nouveaux conseillers d'Etat», voire de «hangar de réparation pour élu cabossé», écrivait 24 heures la semaine dernière.

Pour changer cette donne, il faudra donc davantage qu'une issue honorable à la guerre des chefs. Ce d'autant plus que le sujet de la réforme policière est encore et toujours bouillant et suspendu au sort que le peuple réservera le printemps prochain à l'initiative «d'Artagnan», qui demande une police unique.

Le Conseil d'Etat peut, grâce à une loi datant de 1997, s'organiser comme bon lui semble sans passer par le parlement. Il pourrait ainsi être tenté de donner un nouvel élan politique à sa police en recréant un département flambant neuf de Justice et police. Et c'est une chance, car il possède aujourd'hui un candidat pour ce poste: Philippe Leuba. Le libéral se plaît au Département de l'intérieur, c'est connu. Mais maintenant que la réforme de la justice, baptisée CODEX, est lancée, que le projet de prison pour mineurs est sur les rails et que le sujet de l'asile est moins brûlant par rapport à ces dernières années, il ne lui reste guère plus que les fusions de communes comme grain politique à moudre. C'est peu pour occuper un conseiller d'Etat boulimique durant les quatre prochaines années. Sans parler du fait que son père, Jean-François Leuba, fut lui-même à la tête du DJPAM de 1978 à 1990, il se dit que Philippe Leuba ne dirait pas non à se voir propulser à la tête d'un DJPAM bis. Contacté, ce dernier nous a fait savoir qu'il ne «commentait pas une rumeur».

Ce qui est certain, c'est que le conseiller d'Etat libéral s'est pris de passion pour les relations canton-communes. Non seulement dans le cadre du dossier des fusions, mais parce qu'il préside également la nouvelle plateforme canton-communes. Et cette dernière planche précisément sur... la réforme policière. De là à dire que la boucle est bouclée, il n'y a qu'un pas.

Simple rocade?

L'autre solution évoquée jusque dans les rangs de la gendarmerie, c'est une simple rocade des deux conseillers d'Etat. Philippe Leuba au DSE et Jacqueline de Quattro à l'Intérieur. Il va sans dire que, quel que soit le scénario, cela s'apparenterait à un véritable camouflet pour la radicale, qu'on dit aujourd'hui isolée au sein du Conseil d'Etat. Sans compter qu'il ne lui resterait plus que les dossiers environnementaux dans son département si la police était confiée à son collègue, ce qui paraît peu même si l'environnement a pris du poids depuis la création du DSE en 1997.

A la gendarmerie, on voit d'un très mauvais œil la possible arrivée de Philippe Leuba, réputé proche d'Eric Lehmann. Pur fantasme ou réalité? Le Conseil d'Etat a la réponse. Mais il sait également que la résolution de la crise passera forcément par une ou plusieurs décisions fortes. Dans les couloirs du département de Jacqueline de Quattro, le climat est paraît-il lourd. Des affichettes placardées rappellent que les cadres ne sont pas autorisés à parler publiquement de la crise en cours.