Sécurité

Les polices municipales appelées à disparaître à Genève?

La Cour des comptes préconise de rapatrier les agents municipaux au sein de la police cantonale de proximité pour gagner en cohérence et en efficacité

Pas de vision d’ensemble ni d’objectifs coordonnés, des tâches redondantes voire divergentes ou encore une transmission insuffisante des informations: la Cour des comptes pose un regard sévère sur l’organisation de la police de proximité à Genève. Une activité de prévention et de répression qui coûte chaque année 74 millions de francs au canton. Les «défauts conceptuels» du dispositif nécessitent selon elle une réforme en profondeur. Elle préconise la création d’un corps unique dédié aux questions de proximité et intégré à la police cantonale. Convaincu, le chef du Département de la sécurité, Mauro Poggia, entend se mettre au travail cet automne déjà.

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Genève compte actuellement dix-sept polices municipales financées et dirigées par les communes et une unité de proximité au sein de la police cantonale. Quelque 362 agents de police municipaux (APM) et 180 policiers cantonaux qui effectuent peu ou prou les mêmes tâches, mais pas dans les mêmes conditions ni avec les mêmes moyens. De cette organisation par «juxtaposition» résultent des «incompréhensions», des «tensions» et, surtout, un manque d’efficacité auquel la Cour entend remédier.

Missions et moyens hétérogènes

Actuellement, les APM ne bénéficient pas d’armes de service ni de véhicules prioritaires, contrairement à leurs collègues du canton, qui sont, eux, détenteurs du brevet fédéral de policier. Pour la Cour, les APM n’ont pas les moyens de faire face à des situations imprévisibles et risquées telles que des contrôles d’identité ou des contrôles routiers.

Lors d’un sondage réalisé en février 2019, plus de 50% d’entre eux ont déclaré ne pas se sentir en sécurité en effectuant leur mission et 80% ont exprimé le souhait de posséder une arme à feu. Certains renonceraient même à exécuter des tâches pour éviter de se mettre en danger ou par crainte des conséquences pénales en cas d’erreur.

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Inégalités de traitement

La répartition des agents dans le canton est très inégale, certaines communes étant plus dotées que d’autres ou faisant systématiquement recours à des sociétés de sécurité privées. Selon le règlement sur l’organisation de la police, l’effectif optimal est de 8,5 équivalents plein temps pour 10 000 habitants. D’après ce ratio, seuls 420 agents seraient nécessaires pour assurer la mission de police de proximité dans le canton, affirme la Cour. Ils sont aujourd’hui 542. Si elle est acceptée, la recommandation de la Cour permettrait d’économiser 13 millions de francs par année.

Le maillage territorial est lui aussi jugé très disparate, certaines communes disposant de postes de police municipaux et cantonaux dans un périmètre restreint, d’autres, comme Chancy, Dardagny ou Jussy, distants de plus de 10 kilomètres. D’importantes disparités salariales sont par ailleurs observées selon les communes. Un APM employé par la ville de Genève gagne par exemple 25% de moins qu’à Carouge et 12% de moins qu’à Collonge-Bellerive.

«Bulldozer cantonal»

La réforme ne se fera pas sans oppositions, le conseiller d’Etat Mauro Poggia le sait. «Nous sommes face à un grand chantier qui occasionnera de profonds changements, concède-t-il. Des mesures transitoires seront nécessaires. Je veux éviter une marche forcée.»

Déposséder les communes de leurs prérogatives, n’est-ce pas un peu abrupt? «Les communes garderont une marge de manœuvre», affirme Mauro Poggia, qui se défend de jouer le «bulldozer cantonal». A ses yeux, rester dans le modèle actuel n’est pas envisageable. Quid des 120 agents qui sont aujourd’hui considérés comme «de trop» par la Cour? «Des réflexions seront menées au cas par cas», répond le conseiller d’Etat, qui refuse à ce stade d’entrer dans une logique d’arithmétique.

Du côté des syndicats, des réserves se font sentir. Damien Menetrey, président du Syndicat des polices municipales, salue le travail de la Cour, qui soulève des «problèmes de formation et d’équipement dénoncés depuis plusieurs années», mais s’inquiète des modalités de la réforme. «Que deviendront les APM qui ne souhaitent pas évoluer? Les cadres municipaux seront-ils intégrés au futur état-major cantonal? Il faut ouvrir une discussion large, personne ne doit rester au bord de la route.»

S’il rejoint lui aussi la Cour sur la nécessité de changer un statu quo «résultant d’une succession de mauvais choix», Marc Baudat, président de l’Union du personnel du corps de police, a une crainte: voir le statut de policier cantonal dévalué. «Certains APM ont échoué à l’examen d’entrée, d’autres ont raté la formation du brevet fédéral, il ne faut pas leur faire croire qu’ils intégreront la police cantonale du jour au lendemain.»

A en croire Mauro Poggia, la réforme devrait aboutir en 2023. Un objectif jugé très ambitieux.


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