Paraître unis alors qu'on est profondément divisés, s'entendre sur l'accessoire mais se déchirer sur l'essentiel. Telles sont les relations schizophrènes des polices romandes. Ce matin dans la cité de Grandson, l'ambiance sera à la plus parfaite des collaborations. On présentera le nouvel uniforme que tous les policiers romands arboreront bientôt. Ce qui restera dans l'ombre, c'est le torpillage du projet autrement crucial de centre commun de formation.

Car faire képi unique est une chose, remplir ensemble les têtes qui le portent en est une autre. Là les crispations sont sévères et multiples, mélangent corporatisme syndical, rivalités intercantonales, décisions à l'emporte-pièce et méfiance police-armée dans le domaine de la sécurité. C'est ainsi que l'on s'achemine vers trois écoles distinctes, à Genève, à Colombier (NE) et à Savatan (VD), alors que d'Uri à Bâle-Campagne, treize cantons alémaniques formeront ensemble leurs futurs agents à Hitzkirch, dans le canton de Lucerne. Et pourtant, tout semblait bien parti. Au mois de mai 2003, après douze ans de travaux d'approche, naît le brevet fédéral de policier, qui ouvre enfin à la profession la mobilité intercantonale. De son côté, la Conférence des chefs de départements de justice et police envisage un concept global qui devrait limiter à quatre ou cinq le nombre des centres de formation, dont – idéalement – un seul en Suisse romande.

«Clash vaudois»

Ce que personne – ouvertement du moins – ne conteste. Les chefs des polices romandes s'étaient déjà mis en quête. Présidé par le commandant fribourgeois Pierre Nidegger, un groupe de travail a été chargé le 17 mars dernier de faire des propositions en octobre: «Moins de deux mois plus tard c'était le clash, témoigne ce dernier. Les conseillers d'Etat vaudois Jean-Claude Mermoud et valaisan Jean-René Fournier annonçaient le 1er mai dernier, avec le chef du Département de la défense, Samuel Schmid, qu'ils iraient à Savatan et que les autres étaient invités à les rejoindre. Ça a surpris et fâché tout le monde.» Pour longtemps. Le 1er octobre dernier, les autres polices ont officiellement tourné le dos à Savatan. Le canton de Genève, qui forme 100 agents par année, estime n'avoir besoin de personne et reste dans son coin. Le canton de Neuchâtel propose une alternative à Colombier, où ses agents sont déjà formés en commun avec les Jurassiens, vers laquelle lorgnent Berne et Fribourg.

«Formidable opportunité»

«Il n'y a pas de coup de force, il y a une formidable opportunité que nous devions saisir», rétorque le chef de la police cantonale vaudoise, Eric Lehmann. Le canton a son propre agenda et son propre souci, celui de réussir la délicate harmonisation de ses forces cantonales et communales. Réforme connue sous le nom de «Police 2000» qui prévoit justement, dès 2005, la fusion de l'école des polices municipales à Lausanne et celle du canton dans son centre de la Blécherette. «Nous devions chercher un lieu pour former 80 à 100 agents par an, le tiers de tous les aspirants romands, il aurait été irresponsable de ne pas penser à un site qui ait la capacité d'évoluer», insiste le responsable du dossier Denis Froidevaux. Et si le dévolu a été jeté sur Savatan, c'est grâce aux imbattables conditions offertes par l'armée: «N'importe quelle localisation civile aurait demandé 18 à 22 millions de francs d'investissements. Là, nous avons les installations à disposition, complète Denis Froidevaux. Le coût par aspirant sera de 14 000 francs par an, alors que le projet alémanique d'Hitzkirch arrive à 44 000 francs.» Pas de loyer? «C'est une logique de troc, on met des compétences à la disposition de l'armée qui forme également à Savatan ses troupes de sécurité militaire. C'est une proposition que nous ne pouvions pas refuser.»

Opposition syndicale

Tout le monde n'est pas de cet avis. Perché dans sa montagne à la frontière avec le Valais, Savatan ne ravit déjà guère au sein de la police lausannoise. On s'y désole de perdre le confort et la proximité d'une école en ville. Mais ces grognements-là sont en sourdine. Ce qui s'exprime beaucoup plus bruyamment, c'est une véhémente contestation syndicale de tout rapprochement avec l'armée. Relayé par le Groupement vaudois des associations de police (GAP) comme par l'Union syndicale des polices romandes (USPRO), le secrétaire de la Fédération suisse des fonctionnaires de police (FSFP), Jean-Pierre Monti, demeure intraitable: «Il est hors de question qu'il y ait le moindre mélange entre la sécurité civile qu'incarnent la police et la sécurité militaire!» Ce ne sont pas des paroles en l'air. La FSFP est membre de la Commission paritaire suisse des organes de police, qui reconnaît aux écoles de police le droit de décerner le brevet fédéral. Or, celle de Savatan, qui doit débuter le 1er mars prochain, n'est pas encore certifiée. La décision doit être prise le 21 décembre prochain. Jean-Pierre Monti jure de s'y opposer, et regrette les changements de vision dans la police vaudoise: «Du temps de Pierre Aepli (prédécesseur d'Eric Lehmann), cela ne se serait jamais passé ainsi, il avait le souci d'une stricte séparation entre armée et police.» A l'étranger, l'intéressé n'a pas pu commenter. Côté vaudois, on martèle qu'aucun instructeur militaire n'enseignera quoi que ce soit aux aspirants.

Policiers et militaires rivaux

Entre policiers et militaires, l'antagonisme s'ancre dans l'échec du projet USIS de «réserve» policière, payée par la Confédération et activable pour des événements comme le Forum de Davos ou le G8. Cantons et syndicats de police y voyaient un bon moyen de pallier les quelque 1000 hommes qui manquent actuellement dans leurs effectifs. Alors que les militaires à l'inverse se cherchent des «missions de sécurité» ils craignent maintenant de les voir empiéter sur leur territoire. «Inquiétante haine de l'armée» se désole Eric Lehmann, qui la pourfend dans le dernier bulletin de la police vaudoise en appelant Prométhée à la rescousse. Moins lyrique, le commandant de la police valaisanne, Bernard Geiger, tourne la page des palabres: «S'il n'y avait pas Savatan, il n'y aurait rien. Maintenant il faut démarrer!» Pour se coordonner on passera par l'habituelle formule «multisite», qui permet d'éviter tout choix douloureux, et les policiers romands auront tous les mêmes habits. C'est déjà ça.